ADIEU AFRIQUE
Titre: Africa Addio / Africa Blood and guts
Réalisateur: Gualtiero Jacopetti et Franco Prosperi
Interprètes: Sergio Rossi (narrateur)

 

Gualtiero Jacopetti
Franco Prosperi
 
 
 
 
Année: 1966
Genre: Mondo
Pays: Italie
Editeur  
Critique:

« Brutal, malhonnête et raciste » déclarait le célèbre critique Roger Ebert à propos d’ADIEU AFRIQUE avant de lui décerner un péremptoire « zéro ». Trente ans plus tard, il décerna « trois étoiles et demie » à BOWLING FOR COLUMBINE, autre pseudo-documentaire tout aussi manipulateur mais qui, probablement, s’accordait davantage avec ses opinions politiquement correctes.

ADIEU AFRIQUE questionne surtout l’éthique « journalistique » des cinéastes documentaires. Ces-derniers doivent-ils être objectifs et se contenter d’exposer crument une réalité donnée ou bien, au contraire, peuvent-ils user de techniques purement cinématographiques pour développer une thèse, quitte à manipuler les images présentées ?

A l’heure où certains applaudissent Michael Moore, se replonger dans les mondo de Gualtiero Jacopetti et Franco Prosperi permet également de mesurer le chemin parcouru par le « documenteur ». Car les cinéastes italiens, responsable des deux premiers MONDO CANE, déploient ici les grands moyens pour étayer leur implacable démonstration : l’Afrique c’était mieux avant ! En 138 minutes (!), les deux réalisateurs résument en effet trois ans de travail sur le sol africain, lequel sombre dans le chaos après avoir subis de plein fouet la décolonisation.

Abandonnée par les Européen « au moment où elle avait le plus besoin d’eux », l’Afrique souffre et les troubles se multiplient : les colons sont sauvagement assassinés, les braconniers massacrent des animaux protégés pour en tirer quelques piécettes, les guerres civiles se multiplient, les génocides se succèdent,… L’Afrique n’était pas prête pour l’indépendance affirment Jacopetti et Prosperi et ils démontrent de manière éclatante durant plus de deux heures ! Sans crainte, les cinéastes bravent la mort pour plonger au cœur d’un continent changeant et en rapporter des images choquantes et sauvages.

Partagé entre voyeurisme et dénonciation, ils filment d’horribles massacres d’animaux mais développent, parallèlement, un discours écologiste précurseur. Une position schizophrène à rapprocher de leur évident amour pour le continent africain pourtant teinté d’un racisme indéniable et même assumé.

Si bien des mondo se contentent de survoler leur sujet sans prendre le temps de s’y attarder, ADIEU AFRIQUE se montre plus intéressant dans sa démarche. Les différentes séquences sont ainsi longuement présentées et commentées afin de les ancrer dans un contexte particulier, malgré la roublardise des cinéastes qui n’hésitent pas à travestir les faits pour appuyer davantage leurs propos. Cinq ans plus tard, Jacopetti et Prosperi franchiront d’ailleurs le pas du long-métrage de fiction avec leur grand œuvre, LES NEGRIERS, reconstitution à la fois réaliste et fantasmée de l’esclavage aux Etats-Unis. Avec une science consommée de la mise en scène, les cinéastes brouillent ici les frontières entre documentaire et œuvre de fiction pour accoucher d’un fascinant hybride. L’utilisation de techniques propre au récit scénarisé et de mouvements de caméra étudiés tranchent dès lors et de manière radicale avec la pauvreté visuelle quasi systématique de la plupart des mondo, surtout ceux ultérieurs aux années ‘80.

La splendide photographie d’ADIEU AFRIQUE donne en outre un véritable éclat aux plans proposés, filmés avec talent et de manière très professionnelle. Rien n’est truqué ou reconstitué, prétendent Jacopetti et Prosperi même si la manière de présenter les faits n’est absolument pas impartiale et dénote le souhait de convaincre le spectateur. Ainsi, les coups de feu qui émaillent la bande sonore ont probablement été accentués afin d’accroitre le sentiment de danger, tout comme l’art du montage transforme les scènes de cruautés animales en manifeste écologistes.

La musique de Riz Ortalani, souvent superbe, joliment sirupeuse et évocatrice, renforce pour sa part les émotions du spectateur, par exemple lors de la très belle scène où un zèbre orphelin est enlevé, en hélicoptère, devant un soleil couchant rougeoyant. De son côté, la narration, solide et argumentée bien que tendancieuse, se focalise sur certains faits et en oublie d’autre afin, encore une fois, de rendre la démonstration plus imparable. De leur côté, les fosses communes et les tas de cadavres exposés dans toute leur crudité témoignent, eux, de l’horreur des révolutions postcoloniales. Dans ADIEU AFRIQUE, la violence et la guerre sont filmées au plus près, au cœur même du sujet, et la mort n’est pas truquée. Le voyeurisme du spectateur est ainsi satisfait sous couvert d’un alibi ethnologique ou instructif.

A sa sortie, ADIEU AFRIQUE fut victime de nombreuses attaques : les cinéastes furent traduits en justice pour incitation à la violence et des imbéciles, sous couvert de lutte contre le racisme, menacèrent les cinémas qui diffusaient cette production sulfureuse. Pourtant, contrairement à la plupart des mondo qui cherchent uniquement à susciter la nausée, ADIEU AFRIQUE se révèle surtout triste et mélancolique. Sa vision provoque immanquablement chez le spectateur une irrépressible nostalgie, celle d’une époque révolue et condamnée à l’oubli : l’Afrique d’avant la brutale décolonisation.

Si certains esprits étriqués ont jadis considéré ADIEU AFRIQUE comme tendancieux et raciste, cette grande œuvre épique, véritable super production « mondo », possède aujourd’hui un authentique pouvoir de fascination et constitue un manifeste grandiose et impressionnant.

Alors, ADIEU AFRIQUE peut, en effet, être qualifié de « brutal, malhonnête et raciste » mais la puissance des images proposées, même trafiquées, emporte l’adhésion du spectateur. Et, en dépit de longueurs rédhibitoires et d’un rythme parfois maladroit, le film de Jacopetti et Prosperi mérite un coup d’œil pour ses audaces et son lyrisme.

Cette chronique a été originellement publiée dans Medusa 24

 

Fred Pizzoferrato - Janvier 2014