L'ALLIANCE INVISIBLE (TOUTES LES COULEURS DU VICE)
Titre: Tutti i colori del buio /
All the colors of the dark
Réalisateur: Sergio Martino
Interprètes: Edwige Fenech

 

George Hilton
Susan Scott
Ivan Rassimov
Julián Ugarte
Marina Malfatti
Alan Collins
Année: 1972
Genre: Giallo / Horreur / Thriller / Fantastique
Pays: Italie
Editeur Neo Publishing
Critique:

Après quelques Mondo et un western (ARIZONA SE DECHAINE), Sergio Martino propose, au début des années ’70, une poignée de gialli de haute qualité qui lui valent la reconnaissance des amateurs. L’époque, en effet, est propice aux thrillers italiens qui jouissent d’une belle popularité depuis le succès des trois premiers Dario Argento. De nombreux cinéastes se lancent alors dans la danse et proposent des variations plus ou moins convaincantes sur le thème du tueur vêtu de cuir noir lacérant de jolies victimes féminines à coup de rasoir.

L’ALLIANCE INVISIBLE appartient à cette vague mais le métrage s’éloigne des conventions traditionnelles du giallo pour embrasser également le fantastique paranoïaque à base de secte démoniaque et de machination complexe.

L’intrigue suit la belle Jane Harrison, jouée par la reine de l’érotisme italien Edwige Fenech, traumatisée par un accident de voiture et contrainte d’avorter. Son époux, Richard Steele, s’occupe d’elle avec attention et veille à ce qu’elle prenne les médicaments prescrits par son psychiatre. Malgré tout, la jeune femme souffre de cauchemars récurrents dans lesquels un inconnu aux yeux d’un bleu éclatant la poursuit pour la tuer. Finalement, Barbara, la sœur de Jane, la persuade de consulter un spécialiste, le docteur Burton, ce qu’elle accepte même si son mari ne croit guère aux vertus de ce traitement.

Malheureusement, Jane ne semble pas sur la voie de la guérison, bien au contraire, puisqu’elle commence à éprouver certaines difficultés à démêler ses visions oniriques macabres de la réalité. La rencontre de sa séduisante voisine bisexuelle, Mary, n’arrange pas la situation et Jane, cherchant désespérément une solution à ses problèmes, subit l’initiation d’une secte satanique menée par un peu recommandable Grand Maître.

Atypique, L’ALLIANCE INVISIBLE délaisse les clichés du thriller italien et ne propose ni témoin involontaire élucidant une enquête tortueuse ni tueur mystérieux tout de noir vêtu. Sergio Martino préfère, en effet, adopter une construction proche de ROSEMARY’s BABY etcentre le métrage sur une secte cherchant à attirer l’héroïne dans ses filets, une thématique coutumière dans l’épouvante de cette époque.

Après un joli générique évocateur, le premier tiers du film se révèle particulièrement réussi et intrigant, distillant une ambiance intéressante et proposant plusieurs scènes très efficaces : un cauchemar sadique, des références avouées au chef d’oeuvre SOUPCONS d’Alfred Hitchcock et une angoissante poursuite de l’héroïne dans les couloirs déserts du métro.

La suite se situe, elle, dans un registre plus typiquement dramatique et s’inspire du classique précité de Roman Polanski. Sergio Martino s’appuie, sans aucun doute, sur le climat de paranoïa des années ’70 et la crainte d’une supposée « menace satanique », entretenue par divers faits divers sanglants dont, bien sûr, les meurtres commis par Charles Manson.

Pas toujours très crédible (la jeune femme incarnée par Edwige Fenech, peu méfiante envers sa voisine, tombe rapidement dans les filets d’une secte et laisse s’exprimer ses pulsions sexuelles refoulées), L’ALLIANCE INVISIBLE reste cependant distrayant et mélange aux peurs de son temps des influences proches de l’épouvante gothique. Le cinéaste cultive, en effet, un machiavélique complot et observe le cheminement de son héroïne prête à sombrer dans la folie. Toutefois, en dépit de ces qualités et de quelques scènes très réussie, cette partie centrale manque un peu de mordant et s’avère légèrement redondante, peinant à réellement maintenir l’intérêt du spectateur.

La dernière partie de L’ALLIANCE INVISIBLE revient, enfin, aux recettes classiques du giallo avec cette demoiselle poursuivie par un redoutable tueur et ses légers éléments fantastiques, coutumiers du genre, en particulier la prémonition d’un danger imminent. Néanmoins, les deux composantes (fantastique satanique et thriller policier) ne paraissent pas toujours parfaitement combinées et aboutissent à un final un peu précipité dans lequel les révélations concernant l’assassin semblent accessoires. Une recette proche sera utilisée, avec plus de réussite, dans le très étrange mais splendide LE PARFUM DE LA DAME EN NOIR réalisé deux ans plus tard.

Le mystère dévoilé durant les dernières minutes de L’ALLIANCE INVISBLE parait, en effet, forcé et peu crédible même si certains gialli ont poussé beaucoup plus loin les limites de la « suspension d’incrédulité ». Sans trop dévoiler la solution de l’énigme proposée, Sergio Martino recourt à un schéma déjà mainte fois utilisé dans le thriller et orchestre une improbable mais divertissante machination sur laquelle il importe de ne pas trop se pencher tant ses rouages sont capiloctractés.

Heureusement, l’interprétation constitue indéniablement une des principales forces de L’ALLIANCE INVISIBLE, lequel repose en grande partie sur les épaules (et le reste !) de la belle Edwige Fenech, héroïne hantée par son passé, aussi séduisante que fragile. Mis quelque peu en retrait, George Hilton, familier du giallo (LES RENDEZ VOUS DE SATAN, FOLIE MEURTRIERE,…), se montre toutefois compétent et inquiétant dans son rôle d’époux trop attentionné pour être honnête.

Deux autres beautés italiennes, vues dans de nombreux gialli des seventies, sont également présentes et illuminent l’écran de leurs charmes : Marina Malfatti (LA DAME ROUGE TUA 7 FOIS, LE TUEUR A L’ORCHIDEE,…) et l’inévitable Susan Scott (NUIT D’AMOUR ET D’EPOUVANTE, LA MORT CARESSE A MINUIT,…). A leurs côtés, notons encore la performance du toujours angoissant Ivan Rassimov (L’ETRANGE VICE DE MADAME WARDH, LE DERNIER MONDE CANNIBALE, BODY COUNT).

La mise en scène de Sergio Martino, elle, témoigne d’un talent indéniable et le cinéaste compose quelques passages de toute beauté, en particulier les très réussies séquences oniriques ou les intrigantes, et gentiment kitsch, messes noires soutenues par la partition toujours splendide de Bruno Nicolai.

L’utilisation de cadrages étudiés et le savoir faire de Martino élèvent au final L’ALLIANCE INVISIBLE au-dessus du tout-venant même si le métrage n’égale pas les plus belles réussites du cinéaste dans le domaine, qui sont probablement L’ETRANGE VICE DE MADAME WARDH et TON VICE EST UNE CHAMBRE CLOSE DONT MOI SEUL AIT LA CLE.

Néanmoins, le métrage reste hautement recommandable pour les amateurs de gialli et les fans du fantastique italien de seventies.

 

Fred Pizzoferrato - Février 2011