LA BAIE SANGLANTE
Titre: Reazione a catena / Antefatto - Ecologia del delitto / A Bay of Blood / twitch of the Death Nerve / Last House on the Left 2 (!)
Réalisateur: Mario Bava
Interprètes: Claudine Auger

 

Luigi Pistilli
Claudio Camaso
Anna Maria Rosati
Chris Avram
Brigitte Skay
Isa Miranda
Année: 1971
Genre: Slasher / Giallo / Gore
Pays:  
Editeur Carlotta
Critique:

La relation entre Mario Bava et le giallo constitue une longue histoire d’amour puisque le cinéaste italien livre, dès 1963, un des premiers métrages de ce genre, le sympathique (mais aujourd’hui un peu risible) LA FILLE QUI EN SAVAIT TROP. Après ce coup d’essai, Bava récidive l’année suivante et définit les archétypes définitifs du « thriller horrifique italien » (tueur masqué, cuir noir, demoiselles sexy, intrigue tortueuse) avec son classique SIX FEMMES POUR L’ASSASSIN. Quelques années plus tard, le giallo décolle commercialement via les œuvres de Dario Argento et, pressé par ses producteurs, Bava y revient pour le médiocre ILE DE L’EPOUVANTE (aussi connu sous le titre plus attrayant de CINQ FILLES DANS UNE NUIT CHAUDE D’ETE). Cette expérience peu concluante va toutefois servie de brouillon à Bava pour ce BAIE SANGLANTE qui repose sur des postulats similaires mais se révèle nettement plus efficace.

Les premières séquences de BAIE SANGLANTE sont exemplaires : le cinéaste cerne le personnage d’une vieille comtesse, isolée dans une grande demeure, en alternance avec quelques plans de la baie, d’apparence si paisible. Cette riche aristocrate est jouée par Isa Miranda que l’on vit peu après dans le controversé PORTIER DE NUIT. Les couleurs utilisées, fort contrastées, rappellent, de leur côté, les grandes heures de l’épouvante italienne de la décennie précédente et inspireront, à leur tour, Dario Argento. Le rôle de la comtesse, pour sa part, est tenu par Puis, soudainement, le cinéaste nous assène le choc d’un premier meurtre, brutal et dénué de la stylisation coutumière du genre : la vieille paralytique est pendue par un mystérieux assassin évidemment ganté de cuir noir.

Et, immédiatement, Bava brise une nouvelle fois les codes préétablis du giallo, ceux qu’il a lui-même contribué à mettre en place dix ans plus tôt, en nous révélant l’identité de l’assassin. Ce-dernier n’est pas l’habituel fou traumatisé par une expérience malheureuse mais un simple quidam appâté par l’argent. Or notre assassin, nouvelle surprise, se voit, à son tour, sadiquement poignardé ! Avec ces deux meurtres commis en une poignée de minutes, BAIE SANGLANTE ne perd guère de temps en digressions scénaristiques et entre directement dans le vif du sujet afin d’accrocher le spectateur dès les premières minutes du long-métrage. Une option payante mais, hélas, la suite va se montrer moins convaincante même si, en 1971, elle était novatrice.

Deux couples de jeunes gens viennent s’amuser dans une maison déserte de la baie. Les deux filles sont toutes contentes de découvrir une piste de danse ou un lac tout proche dans lequel l’une pourra se baigner complètement nue. Et les deux garçons, de leur côté, les draguent avec plus ou moins de réussite. Malheureusement, une des nymphettes adepte de la natation remarque un cadavre au fond de l’eau et fuit, terrorisée, vers la maison après s’être pudiquement vêtue d’une mini robe verte. Sa folle course est interrompue par une machette qui lui tranche brutalement la gorge et la demoiselle agonise sous un soleil radieux. Ce crime sauvage et visuellement sublime reste, probablement, la meilleure séquence du long-métrage.

Par la suite, BAIE SANGLANTE revient à son intrigue principale et suit la fille de la comtesse assassinée, incarnée par la beauté française Claudine Auger qui fut la James Bond Girl de OPERATION TONNERRE, dans ses tentatives pour découvrir la vérité sur les meurtres perpétrés dans la baie. Des crimes inventifs puisque le cinéaste convoque une pendaison, une machette en pleine figure, l’empalement d’un couple en pleine séance sexuelle (scène souvent plagiée par la suite, entre autre dans le second VENDREDI 13), un coup de fusil de chasse,…Cette véritable hécatombe annonce les massacres sanglants perpétrés ensuite dans les slashers dont BAIE SANGLANTE peut être considéré comme un des premiers représentants. Quoiqu’il joue également avec les conventions du giallo, Bava convoque néanmoins quelques personnages typiques du genre, comme les jeunes insouciants, la femme à moitié cinglée qui tire le Tarot et annonce les pires catastrophes et, enfin, le type louche, ici un pêcheur, qui semble en savoir long sur les événements.

Si le scénario du film n’est pas très complexe dans ces grandes lignes, il demeure toutefois un peu confus et nécessite une attention soutenue pour ne pas se perdre dans les dédales de cette machination improbable. En gros, tout le monde s’entretue pour une sombre histoire de spéculation immobilière, chaque meurtre en entraînant un autre par un implacable mécanisme de « réaction en chaine » (d’ailleurs un des titres originaux de BAIE SANGLANTE) qui prend fin par une pirouette finale à la fois cynique et un peu gratuite.

Bref, Mario Bava livre un film dont le scénario se réduit à sa plus simple expression afin de se concentrer sur quelques détails intéressants. Le long-métrage possède, par exemple, une certaine fascination pour la nature, laquelle pèse de toute sa présence sur l’intrigue. La personnalité de l’entomologiste et la présence incongrue d’une pieuvre glissant de manière répugnante sur un cadavre nous montre l’inéluctabilité de la mort et la brièveté de l’existence. Le cinéaste oppose aux actions éphémères des Hommes, la persistance de la baie, laquelle demeure paradisiaque et à peine souillée par le carnage commis, lequel, sans nul doute, s’effacera rapidement.

La première partie de BAIE SANGLANTE adopte par conséquent un rythme lent et contemplatif qui s’attarde sur la beauté du lieu. Les premiers meurtres viennent briser cette langueur avec cruauté mais apparaissent, au départ, comme complètement gratuit, au point que le spectateur se demande si une véritable intrigue sous-tend ce carnage. Les slashers ultérieurs reprendront d’ailleurs cette accumulation d’assassinats tout en se passant généralement de la moindre justification. Pourtant, peu à peu, le long-métrage développe une sorte de logique du cauchemar et Bava passe d’une scène marquante à une autre, sans guère se soucier de cohérence ou de réalisme mais en visant à établir un climat anxiogène efficace dans lequel tout peu arriver.

A mi-film, néanmoins, Mario Bava resserre les boulons de son intrigue et se montre plus rigoureux, chaque crime étant justifié par les événements précédents, dans une spirale de violences proche des romans policiers classiques ou des Krimis allemands. BAIE SANGLANTE devient alors une mécanique rondement menée qui adopte la structure traditionnelle du « whodunit » et laisse au public le soin de deviner le coupable de tous ces crimes sanglants. Durant une quarantaine de minutes, Mario Bava poursuit son jeu de massacre et décime l’ensemble du casting avec une délectation rageuse qui verse sans complexe dans le gore mais, au final, la baie elle-même reste « pure » et sauvée de la cupidité des hommes. Cette conclusion cynique justifie d’ailleurs cet autre titre du métrage, l’énigmatique « l’écologie du crime ».

D’une révélation à l’autre, de la découverte de la véritable identité d’un personnage (comme, par exemple, le pêcheur Simon) à la simple présence au mauvais moment et au mauvais endroit, beaucoup périssent pour voir aboutir une spéculation immobilière purement pécuniaire. Mais ce plan, savamment élaboré, se révèle, en définitive, totalement vain. Les dernières secondes de BAIE SANGLANTE bouclent, en effet, le long-métrage sur une petite pirouette sympathique et choquante dont la gratuité reste, cependant, un peu gênante, comme si Mario Bava ne savait plus comment boucler son intrigue. Il choisit donc la voie, efficace mais un peu facile, de l’humour noir et du cynisme et termine BAIE SANGLANTE par une ultime bouffée de brutalité absurde.

Quarante ans après sa réalisation, BAIE SANGLANTE demeure une œuvre fondamentale dans l’évolution du cinéma horrifique. Sorti à la même époque que L’ABOMINABLE Dr PHIBES et juste avant le proto-slasher de Hershell Gordon Lewis THE GORE GORE GIRLS, le long-métrage de Bava influença une large descendance horrifique une dizaine d’années plus tard. VENDREDI 13 constitue ainsi une redite de la première demi-heure de BAIE SANGLANTE, allongée sur la durée d’un long métrage, et sa suite, LE TUEUR DU VENDREDI, va encore plus loin dans l’hommage (?) en copiant certaines séquences, comme celle des amants empalés sur un lit.

Précurseur de tout un genre à la qualité objectivement souvent faible, BAIE SANGLANTE mêle astucieusement giallo, slasher, gore et horreur. S’il pâtit, aujourd’hui, des dizaines de décalques l’ayant suivi, sa force brute demeure, favorisée par la qualité de la photographie, l’humour noir sous-jacent, l’inventivité des meurtres et la bande sonore lyrique qui lui confèrent suffisamment d’intérêts pour justifier sa place au rang des classiques du cinéma horrifique.

 

Fred Pizzoferrato - Juin 2009