LA CLOCHE DE L'ENFER
Titre: La campana del infierno
Réalisateur: Claudio Guerín (& Juan Antonio Bardem)
Interprètes: Renaud Verley

 

Viveca Lindfors
Alfredo Mayo
Maribel Martín
Christina von Blanc
Nuria Gimeno
Erasmo Pascual
Année: 1973
Genre: Epouvante
Pays: Espagne
Editeur  
Critique:

Cette étrange curiosité espagnole datant de 1973 se déroule sur un rythme fort lent prend tout le temps nécessaire pour bâtir une atmosphère d’étrangeté malsaine. Proche de la comédie macabre durant sa première partie, LA CLOCHE DE L’ENFER se transforme, peu à peu, en film d’épouvante sans se départir d’un ton macabre et sarcastique original et bien amené.

L’intrigue, pour sa part, n’innove pas vraiment mais, malgré sa linéarité, reste prenante et fort plaisante à suivre grâce aux habiles variations distillées par le cinéaste afin de pervertir le schéma attendu de cette apparemment banale histoire de vengeance.

Un jeune homme, Juan, enfermé dans un asile par sa tante Martha et ses trois filles durant plusieurs années, revient dans son village natal. Accusé de psychopathie, Juan, est bien décidé à se venger de Martha, laquelle, pour sa part, souhaite mettre la main sur la fortune de son neveu. Le jeune homme imagine une série de tours et de farces cruels, de plus en plus douteux, pour prendre sa revanche sur sa tante mais, aussi, sur les habitants de son village, des bigots et des hypocrites qui, jadis, poussèrent au suicide sa mère, jugée non-conforme à la société.

Juan peut cependant compter sur une poignée d’alliée, dont une ancienne maîtresse sexuellement frustrée et même le prêtre catholique décidé à lui pardonner ses fautes passées. Peu à peu, le jeune homme essaye également de séduire ses cousines, en particulier la délurée Esther prête à se convertir à son idéologie libertaire et aux charmes de l’amour libre. Mais la situation finit par échapper au contrôle de Juan qui tend un piège à sa tante et répand du miel sur son visage avant de la jeter en pâture à un essaim d’abeilles. Quand à ses trop jolies cousines, Juan leur réserve un traitement spécial : il les dénude et les suspend dans la cave afin de les torturer jusqu’à ce que mort s’ensuive.

Tourné durant le Franquisme, LA CLOCHE DE L’ENFER fonctionne comme une intéressante parabole sur la société espagnole de cette époque, refermée sur elle-même et bouffie d’hypocrisie. Surpenant, dans ces conditions, de remarquer la présence dans des rôles généralement connotés négativement, des personnages positifs, en particulier la bourgeoise frustrée, la jeune délurée et le prêtre catholique. Le héros psychopathe confie même au représentant de Dieu que l’Eglise lui a pardonné ses péchés, contrairement aux villageois qui le stigmatise toujours pour ses erreurs passées.

Ce récit macabre sur la folie et l’avidité se rapproche également, par son décorum, du fantastique gothique des sixties avec ses protagonistes capables de se déchirer pour des questions d’argent et d’héritage.

A la fois réaliste et cauchemardesque, LA CLOCHE DE L’ENFER cultive par conséquent une atmosphère angoissante effective lors de très belles scènes inspirées par les grandes heures de l’épouvante traditionnelle. Un passage superbe montre ainsi Juan raconter à un vieil homme la mort de ses cousines, disparues en mer un jour de brouillard. La pièce s’emplit alors de brumes glacées et les silhouettes des fantômes viennent réclamer leur dû. Mais le metteur en scène surprend le spectateur et révèle qu’il s’agit simplement d’une nouvelle farce macabre de Juan.

On trouve également dans LA CLOCHE DE L’ENFER des emprunts littéraires, en particuliers à certaine nouvelles humoristique et horrifique d’Edgar Allan Poe. La scène finale du long-métrage, par exemple, s’inspire ouvertement de la célèbre chute ironique du « Chat Noir ». Si l’hypothèse rationnelle se voit privilégiée pour expliciter les agissements de Juan, la possibilité du surnaturel n’est, toutefois, pas entièrement écartée par les derniers instants du film, ambigus et même un peu confus qui suggèrent à mot couvert une possible vengeance de Juan par-delà la mort.

A l’inverse de nombreux films fantastiques européens de cette époque, LA CLOCHE DE L’ENFER reste étonnamment cohérent dans son déroulement et ne sombre jamais dans l’outrance ou le n’importe quoi. Le scénario, bien construit, bénéficie en outre de performances crédibles de la part des principaux interprètes, en particulier Renaux Verley, un jeune lillois découvert précédemment dans le CRAN D’ARRÊT d’Yves Boisset.

Soulignons encore l’utilisation particulière de la musique, laquelle s’efface complètement durant de longues plages (le début du film s’en passe totalement) ou brode d’étranges variations sur la comptine « Frère Jacques », rappel dérisoire d’une enfance heureuse à présent révolue et pervertie. LA CLOCHE DE L’ENFER gagna également son statut culte suite à la fin tragique de son réalisateur, Claudio Guerin Hill, lequel mourut le dernier jour du tournage en tombant de la tour construite pour les besoins du film.

Juan Antonio Bardem (le giallo THE CORRUPTION OF CHRIS MILLER) termina le long-métrage, ce qui explique, probablement, le côté parfois « haché », rugueux et non finalisé de certains passages qui auraient mérité d’être quelque peu retravaillé. A contrario, il est permis de penser que ces menus défauts renforcent la puissance « brute » de ce long-métrage singulier à la fois glauque et empreint d’une indéniable poésie, fut elle portée sur le morbide.

Œuvre rare et atypique dans le paysage horrifique européen des années ’70, LA CLOCHE DE L’ENFER constitue une curiosité intéressante dans laquelle il importe de son plonger sans restriction pour en goûter les subtilités macabres. Partagé entre la nostalgie de l’enfance, la fuite onirique et la chronique sociale virulente à l’égard de la société espagnole de son temps, le film de Claudio Guerin Hill mérite d’être redécouvert par les cinéphiles et de trouver un plus large public que les seuls aficionados de l’épouvante.

 

Fred Pizzoferrato - Novembre 2011