CONTRO NATURA
Titre: Schreie in der Nacht / The Unnaturals
Réalisateur: Antonio Margheriti
Interprètes: Joachim Fuchsberger

 

Marianne Koch
Helga Anders
Claudio Camaso
Dominique Boschero
Luciano Pigozzi (aka Alan Collins)
Marianne Leibl
Année: 1969
Genre: Thriller / Epouvante / Giallo
Pays: Italie / Allemagne
Editeur Artus Films
Critique:

En 1969, le cinéma d’épouvante gothique brille de ses derniers feux (ou plutôt jette ses dernières ténèbres) sur la Péninsule. Le thriller, ou giallo de machination, en plein essor, le remplace peu à peu dans le cœur du public. Cependant, certains cinéastes continuent de marquer leur attachement au fantastique gothique et proposent des œuvres à la charnière des deux genres.

Antonio Margheriti, qui a participé à cette hybridation via LA VIERGE DE NUREMBERG et, plus tard, via LES DIABLESSES, offre avec CONTRO NATURA un intéressant mélange. Si les éléments coutumiers de l’épouvante traditionnelle apparaissent dès les premières minutes (cadre temporel situé au début du vingtième siècle, demeure lugubre, orage menaçant, séance de spiritisme, influence malsaine par delà la tombe), les aspects plus « giallesques » sont, pour leur part, essentiellement confinés au dernier tiers du long-métrage. Margheriti joue alors avec les codes, encore embryonnaires, du genre : groupe de personnages hétéroclites cachant de lourds secrets, crimes maquillés, lesbianisme et machination savamment orchestrée.

La coproduction avec l’Allemagne rapproche, en outre, le résultat des krimis, alors fort populaires, ne serait-ce que par son ambiance mystérieuse et les rebondissements en pagaille des trente dernières minutes. Suite au décès de son riche cousin Richard Wright, Archibald Barrett voyage en compagnie de son épouse, Vivian, de son secrétaire, Alfred, de la femme de celui-ci et de son comptable, Ben. Tous se rendent auprès d’un avocat afin de recevoir les papiers testamentaires de Wright qui feront de Barrett son légitime héritier et, par conséquent, le propriétaire de son immense fortune. Surpris par les intempéries, leur véhicule se trouve coincé et embourbé en pleine nature. Craignant d’être submergé par la montée des eaux, le petit groupe cherche un refuge pour la nuit et aboutit finalement dans une maison isolée où vit une vielle femme, Unah, et son frère. Bientôt, Unah révèle ses pouvoirs médiumniques et organise une séance au cours de laquelle le trouble passé des différents protagonistes va être révélé…

Par sa construction, CONTRONATURA s’apparente vaguement à un film à sketches dont l’Amicus se faisait alors la spécialité : les différents personnages, coincés dans un lieu clos avec une voyante connaissant les secrets de leur passé vont, un par un, se voir confronté à leurs fautes, lesquels incluent souvent le meurtre. En dépit de son classicisme apparent, Antonio Margheriti, scénariste, producteur et réalisateur du film le considérait comme un de ses plus personnels et dissémine même dans l’intrigue quelques références à la famille Blackwood qui le connecte vaguement à son œuvre la plus réputée, DANSE MACABRE. CONTRONATURA, comme bien des films de cette époque, fonctionne essentiellement sur l’instauration d’un climat d’angoisse, du moins durant sa première heure, laquelle pourra sembler un peu longuette ou languissante aux spectateurs d’aujourd’hui.

Cependant, Margheriti y développe un climat pesant relativement convaincant qui permet de présenter les différents protagonistes sous un jour souvent peu amène. Marianne Koch, par exemple, incarne une tentatrice lesbienne qui tente même de violer une autre demoiselle après avoir tenté de la dominer psychologiquement. Une séquence que l’on pourrait, aujourd’hui, volontiers qualifier d’homophobe, d’autant que le titre CONTRONATURA (ou, en anglais, « The Unnaturals ») ne laisse guère planer le doute. Toutefoi, replaçons l’œuvre dans son contexte et, surtout, dans ses motivations initiales qui restent, avant tout, la pure exploitation. Aujourd’hui timorés, les passages de nudité et d’érotisme lesbiens firent toutefois sensation en 1969 et valurent au film quelques problèmes avec la censure. Si la construction labyrinthique de l’intrigue, qui multiplie les flashbacks et les points de vue, rend parfois l’ensemble confus ou peu aisé à suivre, elle permet également de maintenir l’intérêt du spectateur et de ménager le mystère jusqu’aux derniers instants.

Le climax, de son côté, présente quelques similitudes avec les productions Corman inspirées par Edgar Allan Poe, les éléments déchainés (ici un torrent dévastateur qui remplace l’habituel incendie purificateur) venant ravager la propriété et supprimer les « fautifs ». Malheureusement, les effets spéciaux grossiers et l’usage de maquettes fort visibles atténuent la portée de la séquence. Des éléments apparemment surnaturels, jamais expliqués, ponctuent d’ailleurs le long-métrage et laissent la porte ouverte à différentes interprétations, rationnelles ou fantastiques avec une possible vengeance post-mortem.

Œuvre ambitieuse et fascinante, CONTRO NATURA n’est peut-être pas le chef d’œuvre vanté par certains mais demeure une découverte intéressante, un récit gothique et dramatique ponctué d’érotisme et empreint d'influences giallesques qui ne démérite pas aux côtés des grandes réussites de Margheriti.
A noter que SOMETHING IS CRAWLING IN THE DARK constitue un quasi remake inavoué de ce film.

Comme toujours la version proposée par Artus est de bonne tenue (et intégrale même si les passages coupées étaient des scènes dialoguées peu utiles et non pas les quelques scènes érotiques) en dépit d'une image assez abimée aux couleurs ternes, voire passées. Les premières minutes laissent craindre le pire mais la suite est moins problématique. Le film étant une extrême rareté (jamais sorti en France) on pardonnera ces défaillances techniques. N'ayant jamais été doublé, le film est proposé en version italienne ou allemande, en mono et tout à fait acceptables. Le bonus d'Alain Petit, d'une durée de 23 minutes, est comme toujours érudit et enthousiaste d'autant qu'il est un grand fan de ce film.

 

Fred Pizzoferrato - Mai 2016