L'ETRANGE CREATURE DU LAC NOIR
Titre: Creature from the Black Lagoon
Réalisateur: Jack Arnold
Interprètes: Richard Carlson

 

Julia Adams
Richard Denning
Antonio Moreno
Nestor Paiva
Whit Bissell
 
Année: 1954
Genre: Fantastique / Epouvante
Pays: USA
Editeur Universal
Critique:

En 1954, la Universal nous livre un nouveau monstre mythique, la Créature du Lagon Noir ou le Gill Man (l'homme aux branchies). Contrairement aux précédents (Dracula, Frankenstein, Le Loup Garou, la Momie), ce personnage ne se base ni sur une œuvre littéraire ni sur des légendes ancestrales. Il fut inventé à partir d'éléments provenant de sources diverses, les scénaristes s'inspirant à la fois de découvertes scientifiques alors récentes et d'éléments tirés du roman « Le Monde Perdu ». D'autres influences sont également patentes, en particuliers celle de KING KONG et de LA BELLE ET LA BÊTE.

Pourtant, en dépit de ces diverses inspirations, la créature du lac noir s’impose comme un des monstres les plus intéressants du bestiaire fantastique. Un être à la fois tragique et menaçant, redoutable et pathétique, à même de provoquer des sentiments mêlés où dominent la crainte et la pitié pour ce survivant des temps préhistoriques échoué dans un monde moderne incapable de l’accepter. Dès le départ il faut aussi décidé de laisser le sort du personnage principal en suspens, maintenant la porte ouverte pour une éventuelle séquelle. Le succès de ce premier épisode fut au rendez-vous et entraîna rapidement une REVANCHE DE LA CREATURE toujours signée Jack Arnold mais nettement moins efficace avant un ultime LA CREATURE EST PARMIS NOUS.

L’intrigue débute par la découverte d’une main partiellement momifiée par un paléontologiste, le docteur Carla Maia dans une région perdue de l’Amazonie. Peu après une importante expédition est mise en place, menée par le Dr Mark Williams, secondé par le biologiste David Reed, la belle étudiante Kay Lawrence et le scientifique Edwin Thompson. La fine équipe part donc pour les recoins les plus reculés de la jungle à bord du navire Rita, dirigé par Lucas. Malheureusement les lieux où fut découvert le fossile ont été dévastés et les travailleurs ont été mis en pièces par ce qui semble être un redoutable animal. Les scientifiques poursuivent cependant leurs recherchent et se rendent dans un lagon paradisiaque oublié de l’humanité…mais ils y découvrent un être mi-homme mi-poisson.

L’ETRANGE CREATURE DU LAC NOIR résume d’excellente manière le concept du film de monstre en rassemblant en une petite heure et quinze minutes tous les clichés attendus depuis le triomphe de KING KONG vingt ans auparavant. En effet, les Humains finiront par se rendre compte de la nature de cette « créature » finalement pacifique et qui ne demande qu’à poursuivre sa vie en paix à l’écart de la civilisation. Avant les préoccupations écologiques des décennies suivantes L’ETRANGE CREATURE DU LAC NOIR nous montre déjà à quel point l’Homme peut se montrer destructeur envers la nature, fut il animé de bonnes intentions au départ. Et, bien entendu, pour respecter une tradition solidement ancrée, la Bête tombera plus ou moins amoureux de la Belle, reproduisant le schéma de nombreux films antérieurs mais avec beaucoup de panache. Le cinéaste, dans ce premier film, a vraiment l'intelligence de donner à son monstre vedette un minimum de personnalité, assimilé à une sorte de représentation de la Nature courroucée.

Jack Arnold ne se prive pas de nous en donner quelques exemples: les humains viennent dans le lagon, trouble sa tranquillité, le pollue (avec des produits chimiques destinés à tuer les poissons et des mégots de cigarette) alors que la créature souhaite seulement une vie paisible dans un cadre préservé. La mise en scène de Jack Arnold se montre donc efficace et assure un rythme soutenu à un métrage sans temps morts. Le cinéaste opte pour une montée graduelle du suspense et dévoile sa créature avec parcimonie, cernant d’abord son environnement (un magnifique lagon à la beauté irréelle) pour s’attarder ensuite sur l’anatomie du « gil-man », révélée avec beaucoup de retenue. Une technique éprouvée mettant véritablement le spectateur face à l’inconnu, le mystère et la peur que Ridley Scott réutilisa un quart de siècle plus tard pour son définitif ALIEN. Comparé à de nombreuses réalisations de la même époque, L’ETRANGE CREATURE DU LAC NOIR apparaît mené à vive allure, ne se perdant jamais dans les discussions pseudo-scientifiques (lesquels plomberont en partie LA CREATURE EST PARMIS NOUS) ni dans une romance trop lourdement appuyée (piège dans lequel tombera LA REVANCHE DE LA CREATURE).

Jack Arnold, alors au début de sa carrière, était sans doute l’homme de la situation et nul doute qu’entre des mains moins inspirées L’ETRANGE CREATURE DU LAC NOIR n’aurait été qu’une banale série B supplémentaire. Le cinéaste, qui venait d’obtenir un gros succès avec LE METEORE DE LA NUIT, enchaîna rapidement les classiques et livra une poignée de titres fort intéressants jusqu’à la fin des années 50. Outre le très moyen LA REVANCHE DE LA CREATURE, Arnold donna l’excellent L’HOMME QUI RETRECIT, le sympathique TARENTULA et le western UNE BALLE SIGNEE X, sans oubliée sa participation non créditée au fameux LES SURVIVANTS DE L’INFINI et sa comédie LA SOURIS QUI RUGISSAIT. Dommage qu’à la suite d’autant de coups d’éclat, Jack Arnold ait préféré se tourner vers la télévision dès le début des années 60 pour ne revenir aux grands écrans que de manière très sporadique et sans livrer d’œuvres notables.

Le métrage fonctionne également grâce à une musique omniprésente, parfois peu mélodieuse à l'image du thème principal, bref et strident. Chaque fois que la Créature apparaît, ce thème revient à la charge, occupant l'espace sonore et générant quelques frissons. Impossible de ne pas penser à Spielberg utilisant de manière similaire les notes obsédantes de John Williams pour LES DENTS DE LA MER. On peut reprocher au film un scénario simpliste mais la qualité des relations entre les différents protagonistes, mieux développées que de coutumes, suffit à balayer la plupart des réticences. Les acteurs livrent en outre un travail sans reproche et interagissent parfaitement avec la créature elle-même. Signalons d'ailleurs la réussite du maquillage: rarement un homme dans un costume aura-t-il semblé aussi menaçant et impressionnant, à tel point qu'il faudra attendre un quart de siècle (avec ALIEN) pour retrouver une telle qualité esthétique.

En une heure et quinze minutes rondement emballée, L’ETRANGE CREATURE DU LAC NOIR atteint totalement ses objectifs : l'intérêt ne faiblit jamais et le suspense fonctionne parfaitement, jusqu'à une conclusion émotionnellement forte. Un classique qui, après plus d'un demi-siècle, fait toujours honneur à sa réputation et demeure largement supérieur aux ultérieurs MONSTRES DE LA MER ou au CONTINENT DES HOMMES POISSONS utilisant eux-aussi des « gil-men ». Jadis tourné en trois-dimensions, L’ETRANGE CREATURE DU LAC NOIR fut diffusé ainsi à la télévision française dans la mythique émission La Dernière Séance. Malheureusement le résultat fut si décevant qu’aucun film en 3-D ne fut par la suite proposé sous cette forme par la télévision.

Difficile donc de juger de la qualité des effets tri dimensionnels (parait-il très efficaces) puisque le DVD ne propose malheureusement que la version plate. Regrettons également l’absence de piste française mais ces quelques bémols ne doivent pas empêcher l’acquisition de cet excellent film proposé dans une copie pratiquement sans défauts.

En bonus, le DVD propose un documentaire de trois quarts d'heures, riche, passionnant et bourré d'informations capitales pour quiconque souhaite aller un peu plus loin.

Fred Pizzoferrato - Janvier 2009