LA PLUS LONGUE NUIT DU DIABLE
Titre: Au Service du Diable / La Nuit des Pétrifiées / The Devil's Nightmare
Réalisateur: Jean Brismée
Interprètes: Erika Blanc

 

Jean Servais
Daniel Emilfork
Jacques Monseu
Lucien Raimbourg
Colette Emmanuelle
Ivana Novak
Année: 1971
Genre: Fantastique / Horreur
Pays: Belgique / Italie
Editeur  
Critique:

Réalisée en 1971, cette étrange coproduction belgo-italo-française est connue sous de nombreux titres plus ou moins évocateurs comme AU SERVICE DU DIABLE, LA NUIT DES PETRIFIES ou encore LE CHATEAU DU VICE. Il s’agit d’un long-métrage étonnant qui navigue entre cinéma « arty », épouvante gothique, fantastique sexy, pure exploitation et prétentions « auteurisantes » au risque de frôler le ridicule mais sans toutefois y sombrer. En dépit de séquences proches du nanar et d’un rythme lent, voire languissant, LA PLUS LONGUE NUIT DU DIABLE constitue, en tout cas, une curiosité fascinante à redécouvrir pour les amateurs d’horreur hors normes.

L’intrigue débute à Berlin, en 1945. Le Baron Von Rhoneberg assiste à l’accouchement de sa femme, laquelle meurt en couches après avoir donné naissance à une petite fille. Le Baron, désespéré, la poignarde pour lui éviter la terrible malédiction qui est plane sur sa famille, dont chaque enfant de sexe féminin est condamnée à devenir une succube.

Un quart de siècle s’écoule. Des touristes égarés et incapables d’atteindre leur destination suite à une route barrée trouvent refuge dans le château des Von Rhoneberg. A la nuit tombée, une séduisante jeune femme, Lisa, débarque à son tour au castel et, un part un, les touristes meurent assassinés. Le dernier membre du groupe, un jeune séminariste, comprend finalement la vérité : Lise, la fille bâtarde du Baron, est revenue, victime de la malédiction, sous la forme d’une succube tentatrice décidée à exécuter chacun des touristes, tous coupables d’un pêché mortel…

Ce résumé ne rend pas justice à un métrage qui fonctionne essentiellement sur son climat d’étrangeté et ses idées à l’époque novatrices et bien menées. Ainsi, les six touristes et leur guide et chauffeur représentent chacun des sept péchés capitaux. Ils périront d’ailleurs en commettant leurs « fautes », un comportement qui leur promet d’aller rôtir en Enfer pour l’éternité.

Le guide et conducteur d’autobus représente ainsi la gloutonnerie. Dès sa première apparition, il se goinfre d’une cuisse de poulet et passe la soirée à dévorer les plats proposés par le Baron en buvant énormément de vin. Au cours d’un « petit casse croute » improvisé, le guide meurt, empoisonné par la succube venue le punir de sa gourmandise. Une dame obsédée par l’argent incarne, elle, l’avarice et, emmenée dans le laboratoire alchimique du baron, elle périt littéralement noyée dans l’or, le précieux métal l’engloutissant lentement tel des sables mouvants.

Une brunette peu farouche joue, pour sa part, le rôle de la luxure. Elle adore le sexe, y compris avec les femmes (une scène hélas absente de certaines copies), ce qui lui vaut de finir, ironiquement, dans une Vierge de Fer, un instrument de torture médiéval caché dans le château. Le cinéaste cadre adroitement le bas du sarcophage métallique d’où s’écoule un flot épais de sang et délivre une mise à mort d’une cruauté exquise et pourtant entièrement suggérée. Son mari, pour sa part, parait une parabole de l’envie (ou du désir sexuel) mais son « péché » reste moins perceptible. Il finit néanmoins décapité par la guillotine personnelle du Baron.

La jeune blonde apathique représente plus clairement la paresse, comme le dénote sa mort, causée par un serpent durant son sommeil. Le vieux ronchon (la « colère ») n’arrête pas, lui, de se plaindre, de s’énerver et de proférer des remarques désobligeantes. Trompé par la succube, il quitte son lit, incapable de trouver le sommeil, et chute dans le vide avant de s’empaler sur des pieux acérés disposés au pied des murailles du château.

Le jeune séminariste, enfin, se montre bouffi d’orgueil, bat trois fois de suite son adversaire aux échecs (« ce n’est pas de la chance, je sais bien jouer ») pour impressionner une demoiselle et se croit suffisamment malin pour tromper le Diable en personne lors du final. Mais une conclusion, sympathique quoique téléphonée, remet les pendules à l’heure et entérine le triomphe de Satan.

Véritable curiosité dans le paysage cinématographie belge, LA PLUS LONGUE NUIT DU DIABLE est attribuée à Jean Brismée, cinéaste belge n’ayant, auparavant, signé que des courts métrages et des documentaires. Egalement auteur d’ouvrages de référence (« 100 ans de cinéma en Belgique »), il est le cofondateur de l’école de cinéma belge INSAS.

Néanmoins, certaines rumeurs lui conteste la complète paternité du film et le générique mentionne d’ailleurs André Hunebelle (réalisateur des FANTOMAS et des OSS117 des sixties) comme « assistant technique à la mise en scène ». D’autres sources, enfin, murmurent que le scénariste et cinéaste Patrice Rhomm (ELSA FRAULEIN SS, HELGA LA LOUVE DE STILBERG) aurait participé au tournage.

Quoiqu’il en soit le résultat final se révèle surprenant et, en dépit d’une construction parfois chaotique ou de séquences légèrement boiteuse, LA PLUS LONGUE NUIT DU DIABLE s’impose comme un petit « classique » méconnu du fantastique gothique.

L’inspiration visuelle du long-métrage provient clairement des classiques italiens de la décennie précédente, l’influence de Mario Bava étant manifeste dans le choix de décors lugubres (le château d’Antoing, près de Tournai, est magnifiquement utilisé) et d’éclairages les mettant superbement en valeur. La visite du grenier dans lequel le Baron entrepose des instruments de torture possède, là encore, une belle tonalité qui se rapproche des meilleures œuvres de la Hammer, tout comme le passe temps du Baron, à savoir l’étude alchimique.

La séquence d’ouverture, située à la fin de la Seconde Guerre Mondiale, marque elle aussi les esprits par son sadisme surprenant, le Baron sacrifiant sa propre fille en la poignardant à la naissance pour lui éviter de subir la malédiction familiale.

Au niveau du casting, LA PLUS LONGUE NUIT DU DIABLE s’appuie sur des interprètes talentueux menés par la très séduisante Erika Blanc, véritable reine du cinéma de genre italien qui incarne ici une irrésistible succube. Si elle utilise au mieux ses formes féminines superbement mises en valeur, Erika Blanc se révèle également une actrice convaincante et passe en un instant de lascive demoiselle à terrifiante succube.

A ses côtés, l’anversois Jean Servais se montre parfait dans son rôle de Baron marqué par la tragédie et se plongeant dans l’occulte et l’alchimie pour occuper ses mornes soirées. Servais, célèbre pour DU RIFFIFI CHEZ LES HOMMES ou L’HOMME DE RIO, apporte toute sa prestance distinguée au personnage mais Daniel Emilfork lui vole cependant la vedette avec son physique très particuliers et son visage immédiatement reconnaissable. Sorte de sosie (sans maquillage !) du Nosferatu de Murnau, l’acteur (surtout connu, outre ses nombreuses apparitions dans la série B, pour sa participation à LA CITE DES ENFANTS PERDUS) offre une excellente personnification de Satan, à la fois cruel et bouffon, bien décidé à moissonner les âmes des touristes égarés et en particulier celle du séminariste (Jacques Monseau, très convaincant).

Si le rythme peut sembler aujourd’hui assez lent, le climat installé par l’intrigue retient l’attention du spectateur, tout comme les mises à morts inventives et la touche discrète, mais plaisante, d’érotisme. Les effets spéciaux, pour leur part, accusent le poids des ans mais restent acceptables et se sont même parés d’un certain charme désuet.

Les maquillages, eux, sont de bonne qualité et utilisés avec parcimonie, transformant par exemple la belle Erika Blanc en une redoutable démone. Enfin, la musique, signée Alessandro Alessandroni (JE VAIS, JE TIRE ET JE REVIENS, UNE VIE A DEUX, LA PETITE SŒUR DU DIABLE,…) participe pleinement au climat voulu par le cinéaste et s’avère une belle réussite.

L’originalité du scénario, les décors utilisés avec soin, l’interprétation de qualité et la mise en scène maîtrisée compensent les quelques faiblesses de ce long-métrage méconnu, à redécouvrir absolument pour les amateurs de fantastique gothique. Un authentique classique culte !

 

Fred Pizzoferrato - Août 2011