DRACULA (1931)
Titre: Dracula
Réalisateur: Tod Browning
Interprètes: Bela Lugosi

 

Dwight Frye
David Manners
Edward Van Sloan
Helen Chandler
 
 
Année: 1931
Genre: Fantastique / Epouvante
Pays: USA
Editeur Universal
5/6
Critique:

Il est étrange de voir le nombre de critiques négatives adressées aujourd'hui au métrage emblématique de Tod Browning. De tous les classiques de la Universal, Dracula est sans doute le moins aimé des professionnels, qui ne perdent une occasion de souligner la médiocre performance de Lugosi et la supériorité de la version espagnole.

Et pourtant le métrage mérite largement la vision et constitue une œuvre encore passionnante à maints égards. Ce fut, par ailleurs, le premier grand film d'épouvante parlant et il imposa la personnalité de Dracula à travers l'interprétation de Bela Lugosi qui en fit un gentleman séduisant, aux manières un peu archaïques mais distinguées. Pratiquement le gendre idéal, à l'opposé de la version bestiale du vampire représentée dans NOSFERATU.

Evidemment, le passage du roman de Stocker au grand écran ne put se faire sans une refonte complète. Des personnages disparaissent, des liens sont créés (Mina est la fille du Dr Seward), des protagonistes importants sont réduits ici à une silhouette sans beaucoup de présence (comme par exemple Lucy). Enfin, le personnage de Reinfield est ici assimilé à celui de Jonathan Harker puisque c'est lui qui part au château du vampire accomplir un acte immobilier. Le scénario, même si il s'éloigne du roman pour calquer la pièce de théâtre, comporte son lot de passages mémorables. Le premier quart du métrage, quasiment muet, possède une véritable atmosphère et offre une impression de pure irréalité, renforcée par les décors peints et la photographie de Karl Freund.

On retrouve ici l'influence directe du NOSFERATU de Murnau puisque la trame est pratiquement la même: arrivée du "héros" dans les Carpathes, difficultés à trouver un guide pour se rendre chez le comte, lequel accueille Reinfield du haut de son escalier majestueux en déclamant avec emphase "I am Drrrakula, I bid you vvvelkome".
Ensuite, tout se passe très vite et notre pauvre homme se retrouve vampirisé, sous l'emprise de Dracula. Ce-dernier revient à Londres par bâteau et tue l'équipage, excepté Reinfield, devenu fou. Reinfield finit donc à l'asile, soigné par le Dr Seward, le nouveau voisin du vampire qui s'installe dans l'Abbaye de Carfax. Après la mort de Lucy, survient le Dr Van Helsing, chasseur de vampires de son état, qui proclame immédiatement que tous les mystérieux décès récemment survenus à Londres sont le fait d'un vampire.

Pire, Mina a également été victime de la morsure de Dracula et Van Helsing, présent lorsque le comte vient rendre une petite visite de courtoisie, découvre que Dracula n'a pas de reflet. La-dessus le comte se fâche et Van Helsing n'a plus qu'a convaincre le Dr Seward et le reste de la compagnie qu'il s'agit bel et bien d'un vampire. Après l'enlèvement de Mina et l'évasion de Reinfield, le brave Van Helsing poursuit Dracula jusqu'à l'Abbaye de Carfax et met un terme à la menace…du moins jusqu'au prochain épisode.

Malgré tout le mal que certains en ont dit, DRACULA tient plutôt bien la route. Visuellement, la direction de Tod Browning est effective, bien servie par une photographie usant des ombres pour palier au relatif manque de budget, créant une atmosphère angoissante et prenante. Evidemment, le montage est parfois défaillant et l'abondance de dialogue trahit immédiatement les origines théâtrales du sujet, tout comme la mise en scène sans ampleur.

Plus gênant, le scénario ne s'embarasse pas vraiment de cohérence, délaissant des personnages importants (Lucy, Reinfield) sans expliquer leurs motivations, ou parachutant au cœur de l'intrigue un Van Helsing providentiel pour relancer un intérêt défaillant. Le jeu de Lugosi, si décrié, est surement figé et emphatique, voire cabotin, mais il reste savoureux. Et même efficace à bien des moments, que ce soit durant sa présentation, son ode aux enfants de la nuit ou encore sa célèbre réplique "I never drink…wine". Une manière de jouer très différente de celle de Carlos Villar dans la version espagnole, plus posée, moins bestiale, moins angoissante sans doute mais plus "gentleman".

Le reste de la distribution est assez théâtrale, elle aussi, mais Dwight Frye emporte le morceau en jouant le disciple Reinfield, amateur d'insectes vivants au petit déjeuner. Une performance jugée parfois pénible, parfois géniale mais qui, en tout cas, fut marquante. Edward Von Sloan compose un Van Helsing pas vraiment intéressant et plutôt irritant, un constat aujourd'hui encore plus criant si on compare sa terne interprétation à celle du bondissant (et fanatique) Peter Cushing dans le remake de la Hammer.

DRACULA est pourtant pleinement effectif durant son premiers tiers. Si, ensuite, le métrage devient un peu moins intéressant, tant les passages londoniens paraissent figés et académique, l'ensemble demeure largement regardable et on ne s'y ennuie pas. A condition d'accepter la théâtralité du métrage, le rythme est tout à fait correct et l'ensemble, après trois quarts de siècle, possède encore suffisamment de beaux restes pour être un peu plus qu'une curiosité datée.

En définitive ce premier DRACULA (officiel) n'est sans doute pas la meilleure version du roman de Bram Stocker mais il demeure un solide classique qui se voit toujours avec plaisir.

 

Fred Pizzoferrato - Octobre 2006