DRACULA (version espagnole)
Titre: Dracula
Réalisateur: George Melford & Enrique Tova Avalos
Interprètes: Carlos Villarias

 

Lupita Tovar
Barry Norton
Pablo Alvarez Rubio
Eduardo Arozamena
José Soriano Viosca
 
Année: 1931
Genre: Vampires / Horreur / Epouvante
Pays: USA
Editeur Universal


Critique:

Au début du cinéma parlant, les films n'étaient pas doublés mais bien joués dans plusieurs langues. Simultanément au tournage de la version de Tod Browning, une seconde équipe filmait - durant la nuit - une adaptation interprétée par une équipe différente, en langue espagnole. Le résultat est souvent considéré comme supérieur à l'original. Mais peut-être est-ce dû à un certain snobisme. Car si le film de Browning était aisément accessible, peu de personnes avaient pu visionner cette adaptation réalisée par George Melford et Enrique Tova Avalos.

Supposé "perdu" durant près d'un demi-siècle, il fallu attendre 1992 pour voir ce film édité en vidéo dans une version complète et restaurée sur le marché américain. Mais pour l'Europe, ce DRACULA demeurait surtout un fantôme et nul ne pouvait se risquer à comparer les différentes versions Le coffret DVD édité par la Universal le permet aujourd'hui et le spectateur peut à présent constater que les deux métrages possèdent leurs faiblesses et qualités respectives.

Pour commencer par les secondes, il est indéniable que Carlos Villar compose un Dracula plus bestial et menaçant que son collègue Bela Lugosi. Son interprétation n'est pourtant pas, d'un strict point de vue de jeu, réellement plus efficace: elle est, simplement, plus inquiétante et sans doute plus effrayante. Pourtant, la plupart des spectateurs risquent de préférer le jeu très maniéré et théâtral d'un Lugosi définitivement identifié au Comte. De plus, il faut avouer que Carlos Villar manque de charisme et s'avère parfois un peu limite. Il lui manque la classe et la prestance de Lugosi, deux éléments qui parvenaient à compenser son interprétation figée.

Les autres acteurs et actrices sont, eux, objectivement bien meilleurs. Eduardo Arozamena interprète un Van Helsing bien plus convaincant que celui joué par Edward Von Sloan et Lupita Tovar donne beaucoup de saveur et de sensualité à son jeu. Pablo Alvarez Rubio, pour sa part, interprète un Reinfield très efficace même si la performance outrée de Dwight Frye était également de qualité.

Le scénario, lui, suit à la lettre celui de la version dirigée par Browning. Reinfield atteint le château du comte Dracula, devient un esclave du vampire et les deux Non-Morts retournent en Angleterre. Dracula s'intéresse alors aux belles Eva Seward et Lucia Weston, tuant cette dernière avant de s'attaquer à Eva. Le père de la jeune fille et son fiancé, Juan Harker, demandent alors conseil à un médecin hollandais, Van Helsing, qui finit par retrouver la trace de Dracula et lui plante le traditionnel pieu dans le cœur.

Peu de différences donc au niveau de l'intrigue mais une technique cinématographique indéniablement plus moderne et plus fluide. De plus, des séquences supplémentaires ont été tournées et des chutes de montage de la version Browning furent également utilisées, ce qui explique qu'en dépit d'un script quasiment identique, l'Espagnole soit près d'une demi-heure plus longue que l'Américaine. Ce qui est autant une qualité (meilleure caractérisation, davantage d'attention aux détails, etc.) qu'un défaut: l'ensemble est un peu longuet et parfois languissant.

Par contre certains passages sont indéniablement plus efficaces et s'orientent davantage vers l'horreur pure (selon les standards de l'époque évidemment): Dracula jette Reinfield (bien fou) du haut des escaliers, le vampire grogne de manière rageuses, etc. Nous sommes moins proche du côté théâtral et grand public de la version de Browning. De manière similaire, l'érotisme est ici plus prononcé, laissant par exemple les formes des jeunes demoiselles se révéler sous des tissus transparents. Mieux encore, les servantes vampires de Dracula boivent ici le sang de Reinfield (c'est le comte lui-même qui accomplit cet acte dans le film américain) en un rituel explicitement sexuel.

Pour arrêter les comparaisons stériles entre les deux versions, le mieux est de toutes manières de voir les deux et de se forger sa propre opinion. Supérieur ou non à celui de Browning, ce DRACULA espagnol est de toutes façons un solide classique dans lequel on ne s'ennuie pas.

Le film vaut donc le détour, ne serait ce que pour entendre une nouvelle fois une des plus fameuse réplique du cinéma…mais en espagnol: "Yo no bebo…Vino!"

C'est bien évidemment cette version qui est sortie en Espagne dans les années trente, donc il existait au moins un pays européen au courant de l'existence de ce film ! Il semble que la version avec Lugosi y soit sortie bien plus tard, sans doute après la guerre. Détail amusant, il existe des lobby cards de cette sortie espagnole du Dracula avec Lugosi, ornées de photos de... Carlos Villarias !
Mais je m'étais renseigné, voici deux ans, auprès de Luis Gasca alors de passage à Paris, et il m'a confirmé que c'est bien la version avec Villarias qui était sortie avant la guerre en Espagne, et ceci est d'ailleurs facile à vérifier par les journaux de l'époque. C'était d'ailleurs la même chose pour tous les films américains dont il existait une version espagnole, tout comme en France pour les versions françaises tournées à Hollywood...
Ces précisions nous ont été fournies par Mr. Jean-Claude Michel, merci à lui!

Fred Pizzoferrato - Novembre 2007