EMMANUELLE
Titre: Emmanuelle
Réalisateur: Just Jaeckin
Interprètes: Sylvia Kristel

 

Alain Cuny
Marika Green
Daniel Sarky
Jeanne Colletin
Christine Boisson
Gabriel Briand
Année: 1974
Genre: Erotique / Drame
Pays: France
Editeur  
Critique:

Véritable fer de lance de l’érotisme chic, bourgeois et de bon goût, EMMANUELLE connut, au milieu des années ’70, un triomphe colossal et quelque peu incompréhensible. Engendrant pas moins de six séquelles officielles sur une vingtaine d’années, le long-métrage fut, par la suite, décliné en série télévisée et accoucha d’une interminable flopée de décalques dont les plus intéressants restent les BLACK EMANUELLE de Joe d’Amato avec Laura Gemser.

Il ne s’agissait pourtant pas de la première adaptation du roman (soi-disant autobiographique) d’Emmanuelle Arsan puisque le cinéaste italien Cesare Canevari en avait déjà proposé une version, intitulée MOI EMMANUELLE, en 1969. Quoiqu’il en soit, à l’heure du relâchement de la censure et de la déferlante du porno, EMMANUELLE fut un immense succès qui relança, durant trois ou quatre ans, le softcore. Pour un budget estimé à 500 000 dollars, le film franchit, au final, la barre - à l’époque mythique - des cent millions de recettes, attira près de neuf millions de Français dans les salles obscures et resta, dans certains cinémas, à l’affiche durant plus de dix ans !

EMMANUELLE fit également une star de la quasi débutante Sylvia Kristel mais l’enferma malheureusement dans cette image, devenue iconique, de demoiselle assisse, nue, sur un fauteuil d’osier. Le réalisateur Just Jaeckins devenait, de son côté, le spécialiste du « film sexy prestigieux » via les souvent décevants HISTOIRE D’O, MADAME CLAUDE, L’AMANT DE LADY CHATTERLEY ou encore sa piètre version de la bande dessinée pour adultes GWENDOLINE.

L’intrigue d’EMMANUELLE est, pour sa part, d’une simplicité proverbiale : Une jeune femme encore timide, Emmanuelle, part en Thaïlande rejoindre son mari, le diplomate Jean, avec qui elle entretient une relation très libre. Toutefois, si Jean ne se prive pas de profiter de sa liberté et dénigre la fidélité, Emmanuelle, elle, s’y refuse à son grand désespoir. En Thaïlande, cependant, Emmanuelle découvre les joies de l’infidélité et, après plusieurs aventures homosexuelles, son amie Marie-Ange lui conseille de prendre un amant plus âgé et expérimenté. Elle lui présente Mario, un sexagénaire bon vivant qui entreprend de l’initier sexuellement tandis que Jean, peu à peu, refuse de voir son épouse participer à ces jeux charnels.

Basé sur une intrigue classique, déjà exploitée par de nombreux récits érotiques (et encore utilisé, de nos jours, par d’innombrables pornos), EMMANUELLE parait divisé en deux parties d’une durée inégale. La première, la plus réussie, s’intéresse, durant une heure, aux diverses rencontres, essentiellement féminines, d’Emmanuelle à son arrivée à Bangkok tandis que la seconde, d’environ une demi-heure, se concentre sur son « éducation » entre les mains de « l’expert » Mario.

Si la première moitié du film s’avère plaisant dans le genre « érotisme de magazine de charme », la seconde, par contre, échoue à maintenir l’intérêt et sombre dans les considérations libertaires peu passionnantes. Heureusement, la photographie « papier glacé » capture adroitement la luminosité solaire chatoyante pour sublimer les corps féminins dénudés et les paysages enchanteurs de Thaïlande, parvenant à excuser, du moins partiellement, la pauvreté du scénario et les dialogues ridicules. Les répliques libertines, pseudo-philosophiques et post soixante-huitardes, concernant l’amour, le couple et la fidélité paraissent en effet, aujourd’hui, fort datées, d’autant qu’elles sont déclamées sans grande conviction, en particulier par le vieillissant Alan Cuny (vu dans LA DOLCE VITA). Ce-dernier, dans un rôle, d’un sexagénaire adepte de l’amour libre décidé à initier Emmanuelle se démène de manière très cabotine, son interprétation versant, d’ailleurs, dans l’humour involontaire et semi-parodique.

La dernière demi-heure du film, entièrement consacrée à une quête sensuelle malheureusement peu érotique n’évite pas, non plus, les clichés touristiques en emmenant ses protagonistes dans une fumerie d’opium ou une compétition de kickboxing. Bercé par un discours hédoniste propagandiste, ce climax peu rythmé fatiguera sans doute les moins réceptifs, lesquels souhaitent, probablement, plus « d’action » et moins de parlottes. Toutefois, cette prétention quasi littéraire ancre résolument EMMANUELLE dans son époque, pour le pire et pour le meilleur, et témoigne d’une brève période d’innocence, post-hippie et pré-Sida, aujourd’hui envisagée comme un véritable âge d’or.

La musique, certes kitsch et même un peu ringarde de Pierre Bachelet, s’est, elle-aussi, parée d’une plaisante patine, d’autant que les chansons, aux mélodies faciles, demeurent mémorables et très mélodiques, illustrant sans aspérité les images fortement inspirées de photos de charme « distinguées » des seventies.

Au fil du temps, EMMANUELLE s’est attiré les louanges de certains (le célèbre critique Roger Ebert, par exemple, lui décerna trois étoiles) et les critiques de beaucoup. Il ne mérite, probablement, ni les unes ni les autres mais possède encore un charme suranné, bien éloigné de la médiocrité des productions érotiques (soft ou hard) actuelles.

Malgré ses nombreux défauts, ce petit produit inoffensif plus exotique que véritablement érotique se regarde distraitement et sans déplaisir, essentiellement pour la beauté des actrices et le charme des paysages thaïlandais, même s’il ne faut pas trop en attendre sous peine d’être immanquablement déçu.

 

Fred Pizzoferrato - Février 2015