LE DEFI DU NINJA
Titre: Enter Three Dragons / Le Roi de Shaolin / The Dragon On Fire
Réalisateur: Joseph Kong
Interprètes: Dragon Lee

 

Bruce Lai
Bruce Thai
Bolo Yeung
Samuel Walls
Philip Ko
Kong Do
Année: 1979
Genre: Bruceploitation / kung fu
Pays: Hong Kong
Editeur FIP "Ceinture Noire"
Critique:

Dans cette série Z, les ninjas promis par le titre français sont absents, mais, par contre, on se retrouve avec trois imitateurs de Bruce Lee pour le prix d’un seul. ENTER THREE DRAGONS ressemble, en fait, à un patchwork de séquences diverses sans que l'on puisse vraiment trouver le lien qui les unit. Connaissant la personnalité du redoutable Godfrey Ho il ne serait guère étonnant que ce ENTER THREE DRAGONS soit d’ailleurs constitué de divers morceaux de métrages assemblés au petit bonheur.

Même les sites spécialisés les plus réputés s'avèrent impuissants à retracer l'histoire de ce film, lequel porte le même titre qu'un métrage similaire avec Dragon Lee (également titré DRAGON ON FIRE) et se voit souvent confondu avec THREE AVENGERS.

L’intrigue, inexistante, est donc rigoureusement incompréhensible et dénuée de la moindre cohérence, accumulant les scènes sans la moindre logique. Les personnages se bastonnent par exemple dans une séquence avant d’être de vieux amis dans la suivante, les combats ne sont jamais justifiés et les dialogues atteignent, eux, des sommets de bêtise, au point qu'on se demande si la version originale est en cause ou si il faut imputer cette débilité au doublage. Un peu des deux, sans doute!

Dans ses grandes lignes, ENTER THREE DRAGONS concerne une valise pleine de diamants perdue par un dénommé Sammy. Ce-dernier, comprenant qu’il va se retrouver en fâcheuse posture, tente de retrouver les pierres précieuses avant qu’elles ne tombent entre les mains de la pègre. Pour cela, il rassemble quelques amis experts en arts martiaux, dont le valeureux Dragon Yeung, pris par erreur pour un certain Dragon Hung, que recherche son frangin Bruce Hung (joué par Dragon…Lee !) tandis qu’un imposteur également appelé Dragon Hung entre dans la danse. Au terme d’une heure de grand n’importe quoi et d’une quinzaine de bagarres, le chef des méchants, très contrarié, élabore un plan pour récupérer les joyaux disparus. Avec ses sbires, il kidnappe la sœur de Sammy et tue un des deux Dragon Hung, provoquant la colère de son frangin, Bruce Hung, qui décide de le combattre en combat singulier aidé de Dragon Yeung.

De nombreux films de kung-fu furent accusés d’avoir une intrigue pouvant tenir sur un ticket de métro mais ENTER THREE DRAGONS pousse, lui, cette tendance dans ses derniers retranchements en se dispensant de la plus élémentaire logique narrative. Seuls les célèbres « 2 en 1 » de Godrey Ho à base de ninjas baladeurs iront plus loin dans le nonsensique et l’absurde.

Même à la seconde vision et avec beaucoup de bonne volonté il s’avère tout simplement impossible de suivre l’intrigue, de s’y retrouver dans les différents imitateurs du Petit Dragon ou de comprendre pourquoi certains personnages apparaissent, littéralement, au détour d’une maison pour entamer un combat furieux contre un des trois faux Bruce Lee. Des passages entiers du film ne paraissent, en outre, avoir aucun lien avec la trame générale, fut elle rudimentaire, et ne semblent exister que pour atteindre la durée réglementaire de 80 minutes. Ainsi, les démêlées des héros avec un moine Shaolin censé incarner la sagesse bouddhiste sombre dans la plus complète stupidité saupoudrée d’une incroyable philosophie de comptoir et de considérations aberrantes sur la vengeance.

Les dialogues, d’ailleurs, sont proprement terrassant et le nombre de répliques démentielles conduira probablement au Nirvana l’amateur de nanar le plus difficile. Citons simplement l’excellent « Monsieur Tanaka n’arrive pas. Il a du se tromper de jour, et surtout d’heure ». Ou encore cet échange surréaliste entre deux copains, l’un lançant un vigoureux « je t’avertis mec », auquel l’autre répond du tac au tac « moi aussi je t’avertis », avant qu’ils ne se tapent joyeusement dessus. Mentionnons encore, pour la fine bouche, cette réplique splendide et délicieusement rétro du brave Sammy déclarant très sérieusement « on s’est fait avoir jusqu’au trognon » après être tombé dans un piège ourdi par les gangsters.

La musique, elle aussi, se montre totalement hors sujet, passant sans sourciller du disco (le tube "Let's All Chant" de Michael Zagger Band est entendu quasi intégralement) à un repiquage de la bande sonore de MIDNIGHT EXPRESS. Carrément! Pour ne rien arranger, certaines séquences supposées comiques voient les méchants s'enfuir en accéléré dans la grande tradition de Benny Hill. Particulièrement déjanté mais fort lourd, à l'image de l'ensemble de l'humour d'ailleurs, typiquement cantonais…pour le meilleur et, surtout, pour le pire.

Victime de tant d’excès, ENTER THREE DRAGONS finit par ennuyer même si les affrontements, bien ficelés, s'enchaînent de manière quasi non-stop. Des bastons extrêmement nombreuses mais, hélas, le métrage donne davantage l'impression de visionner une suite de bandes annonces prometteuses qu'un véritable film. Néanmoins, cette générosité dans l’action sauve les meubles et tous les prétextes sont bons pour permettre de nouveaux combats, joliment chorégraphié dans un style « urbain » typique des années ’70 et lorgnant, bien évidemment, sur les tics établis par Bruce Lee.

Au niveau martial, ENTER THREE DRAGONS se montre heureusement à la hauteur des attentes et convoque Bruce Lai (alias Philip Cheung), vêtu d’une très reconnaissable combinaison de training jaune « empruntée » au JEU DE LA MORT de Bruce Lee. Le rôle principal, lui, est confié à un Dragon Lee hystérique reproduisant avec une énergie confinant à la folie furieuse toutes les postures de son idole. Du milieu des années ’70 à la fin de la décennie suivante, Dragon Lee tourna énormément de « bruceploitations » d’un intérêt limité (CLONES OF BRUCE LEE, ENTER THE DEADLY DRAGON, BIG BOSS 2) et quelques petites productions bis nerveuses et sympathiques comme LES 5 FOUDROYANTS DE SHAOLIN, MARTIAL MONKS OF SHAOLIN TEMPLE et CHEN LE MAGNIFIQUE.

Bruce Thai (CLONES OF BRUCE LEE, FEARLESS HYENA 3) complète le casting du côté des gentils sans vraiment participer à l’action. Un peu frustrant car, en face, nous avons du lourd, au propre comme au figuré, en la personne de l’inévitable Bolo Yeung, vu dans plus de 80 kung fu bis mais dont chacun se souvient pour sa participation à OPERATION DRAGON et deux Van Damme (KICKBOXER et DOUBLE IMPACT). La Brute (son surnom habituel) surgit pour deux combats énergiques, sans doute très fâché à l’encontre de Dragon Lee qui annonce, le sourire aux lèvres, « c’est toi Bolo, tout dans les muscles et rien dans la tête ». Pareil affront ne pouvant rester impunis, les deux combattants se lancent quelques jolis coups de pieds et de poings ma foi divertissant à suivre.

La mise en scène (le mot est sans doute mal choisi) est assurée par le spécialiste Joseph Kong, auteur d’une poignée de bruceploitations comme CLONES OF BRUCE LEE, BRUCE DEADLY’s FINGERS, BIG BOSS A BORNEO ou encore BRUCE CONTRE ATTAQUE. Une réalisation indigente pour ne pas dire honteuse et une accumulation d’erreurs, de faux raccords et de ratages grossiers dont même Ed Wood aurait eu honte.

On remarque aussi au générique de ce ENTER THREE DRAGONS d’autres noms « prestigieux » biens connus des amateurs de nanars comme les producteurs Joseph Lai et Tomas Tang (décédé à Hong Kong en 1996, dans l’incendie ayant ravagé les locaux de la compagnie Filmark), sans oublier le redoutable Godfrey « Ninja » Ho, ici crédité « coréalisateur ». Bref, nous sommes en pays de connaissance et le connaisseur sait tout de suite à quoi s’attendre : on peut oublier le bon film et sortir les bières et le pop-corn, la soirée va être placée sous le signe de la franche rigolade.

Bruceploitation aberrante d’une bêtise abyssale, ENTER THREE DRAGONS possède au final un charme réel, ne serait ce que par ses combats occupant, au bas mot, la moitié du temps de projection. Ceux qui attendent dans leur kung fu un minimum d’intrigue ou de cohérence peuvent cependant s’abstenir tant le portnawak règne en maître sur cette modeste production.

A visionner au second degré tout en savourant la nanardise copieusement étalée d’un métrage complètement raté.

 

Fred Pizzoferrato - Février 2011