L'ETRANGE COULEUR DES LARMES DE TON CORPS
Titre: L'Etrange couleur des larmes de ton corps
Réalisateur: Hélène Cattet & Bruno Forzani
Interprètes: Klaus Tange

 

Ursula Bedena
Hans de Munter
Joe Koener
Birgit Yew
Jean-Michel Vovk
Anna D'Annunzio
Année: 2013
Genre: Thriller / Giallo / Expérimental / Fantastique
Pays: Belgique / France / Luxembourg
Editeur  
Critique:

Quatre ans après leur premier long-métrage remarqué, AMER, le duo Cattet et Forzani revient avec une nouvelle œuvre qui creuse un sillon similaire, à savoir la rencontre, en apparence antinomique, entre le cinéma de genre et le cinéma d’auteur, voire ici expérimental.

Comme pour le film précité, les cinéastes s’éloignent du carcan cartésien d’une narration limpide et privilégient une intrigue cryptique qui, au fil de la projection, se transforme en véritable dédale sensoriel dénué de la moindre échappatoire. Il serait donc vain de vouloir expliciter les images proposées, lesquelles forment un véritable kaléidoscope de sensations variées. Le récit, déstructuré, devient rapidement accessoire et s’évapore dans cette quête absurde d’un homme décidé à retrouver sa femme disparue et probablement assassinée. Qu’est-elle devenue ? On l’ignore et on n’en saura guère plus au terme des 102 minutes de projection.

Refusant au spectateur tout confort, le duo choisit, au contraire, de le bousculer par une agression constante, notamment via un habillage sonore radical dans lequel un silence tétanisant succède à un volume sonore assourdissant composé de stridences et dissonances. L’impressionnant travail sur le son cherche manifestement à repousser les limites du tolérable, le bruit insoutenable s’invitant même au cœur du récit lorsqu’un personnage brise le « quatrième mur » et supplie, non sans humour, que cesse enfin ce « bruit insupportable»

Dans ce maelstrom auditif, la bande originale apparait, heureusement, comme une oasis de douceur reprenant quelques-unes des plus belles compositions du bis italien, notamment le thème de SI DOUCES SI PERVERSES composé par Riz Ortolani ou les musiques de Bruno Nicolai, Alessandro Alessandroni ou l’inévitable Ennio Morricone. Visuellement, le film reprend également de nombreux procédés typiques des années ’70 : passages au noir et blanc, couleurs excessives où prédomine le rouge, séquence composée d’une suite d’images fixes, split-screen, scènes qui se répètent (dont une, en particulier, est bercée par la magnifique composition de Nico Fidenco pour BLACK EMANUELLE AUTOUR DU MONDE), etc.

Les afféteries visuelles abondent et réaffirment le triomphe du style sur la substance, mot d’ordre de nombreux réalisateurs de giallo même si le procédé se voit ici poussé dans ses ultimes retranchements. Les décors et l’architecture art-nouveau, formidablement utilisée, présentent de leur côté une Bruxelles fantasmagorique composée d’appartement aux fenêtres cyclopéennes (notamment l’Hotel Hannon, situé à Saint-Gilles) dont les murs recèlent d’insondables secrets et de surprenants passages vers un « autre monde » mystérieux.

Si L’ETRANGE COULEUR DES LARMES DE TON CORPS ne constitue pas un authentique giallo il en reprend par conséquent les codes dont une sensualité exacerbée qui érotise la souffrance féminine et les mises à mort : les lames s’attardent sur des tétons dressés ou plongent dans les entre-jambes offerts. Le fétichisme du cuir se signale également avec ces passages d’habillage / déshabillage, ce frottement râpeux et crissant, nettement perceptible, sur la peau ou les objets qui se répercute, entre deux râles d’extase ou de douleur, sur la bande sonore.

A la fois pleinement original et complètement référentiel (une opposition seulement apparente), L’ETRANGE COULEUR DES LARMES DE TON CORPS évoque tour à tour les spectres de Dario Argento, de David Lynch, de Sergio Martino, de Mario Bava et renvoie, de façon assumée mais furtive, à INFERNO, LOST HIGHWAY, L’ETRANGE VICE DE MADAME WARDH, LE ORME, EN CINQUIEME VITESSE, LISE ET LE DAIBLE, NE VOUS RETOURNEZ PAS, QUI L’A VUE MOURIR ?, etc.

Les prénoms immédiatement connotés (Edwige, Barbara, Laura) apparaissent, dès lors, comme des clins d’œil supplémentaires plus que comme des indices permettant de comprendre l’intrigue, définitivement indéchiffrable et inexplicable. D’ailleurs, lorsque Cattet et Forzani semblent, dans les dernières minutes, reprendre les rênes de leur intrigue morcelée et tenter de lui donner un semblant de sens, la machine commence à tourner en rond, le spectateur ayant décroché de ses vaines tentatives d’éclaircissement pour se laisser porter par la vague visuelle aussi dévastatrice qu’un tsunami. Heureusement, les cinéastes ont le bon goût de couper court pour terminer de manière abrupte et énigmatique cette ETRANGE COULEUR DES LARMES DE TON CORPS aussi envoutant que ténébreux.

Plus qu’à un long-métrage traditionnel, il faut dès lors s’attendre à une proposition de cinéma labyrinthique et radicale, une expérience visuelle et sonore épuisante dont on ressort globalement satisfait mais également exténué. Si on peut considérer que la narration éclatée et la quête obsessionnelle des deux réalisateurs atteint ici ses limites, le métrage n’en reste pas moins fascinant.

On peut y adhérer, y goûter du bout des lèvres ou le rejeter, en tout ou en partie, mais difficile de rester simplement indifférent devant cette ETRANGE COULEUR DES LARMES DE TON CORPS en total décalage avec le cinéma de ce début de XXIème siècle. Le voyage surréaliste, ancré dans le passé et pourtant post-moderne (à l’excès ?), vaut, en tout cas, la peine pour quiconque accepte de laisser son rationalisme se briser sur les murs du fantastique dans son sens le plus originel, à savoir l’estompage progressif de la réalité tangible dans un flou angoissant où toutes les certitudes s’effacent devant l’indicible. Un juste retour aux origines pour un film issu de la patrie de Jean Ray et Thomas Owen.

 

Fred Pizzoferrato - Avril 2014