LES INASSOUVIES (EUGENIE DE SADE)
Titre: Eugenie / De Sade 70 / Eugenie: The Story of her Journey into Perversion / Philosophy in the Boudoir / Die jungfrau und die Peitsche
Réalisateur: Jess Franco
Interprètes: Maria Rohm

 

Marie Liljedahl
Jack Taylor
Christopher Lee
Paul Muller
María Luisa Ponte
Anney Kablan
Année: 1970
Genre: Erotique
Pays: Espagne / Allemagne
Editeur Artus
Critique:

Eugénie est invitée a passer le week-end sur une île isolée, en compagnie de Madame St Ange et du beau-frère (et amant) de cette dernière, Mirvel. Là, son innocence est patiemment anéantie tandis que le sadique et satanique Dolmance (Christopher Lee) préside à de cruels rituels.

EUGENIE DE SADE fut tourné à la fin des années 70, alors que les œuvres du Marquis de Sade recevaient une certaine attention par le biais de productions érotiques souvent assez prétentieuses et intellectuelles tels DE SADE (de Cy Enfield et Roger Corman), PHILOSOPHY IN THE BOUDOIR, JUSTINE et l'un ou l'autres pornos souvent fort peu fidèles aux écrits du grand libertin.

Franco, en bon cinéaste d'exploitation, sut saisir la mode au bon moment et livra successivement une JUSTINE et deux EUGENIE. Produit par le redoutable Harry Allan Towers, cette adaptation fort libre des œuvres du Marquis de Sade demeure pourtant un spectacle assez agréable à suivre.

Le métrage possède, tout d'abord, un petit côté fantastique intéressant, la frontière entre le rêve, les fantasmes et la réalité demeurant souvent assez floue, jusqu'à une conclusion étrange, à la fois ouverte et cyclique qui permet de boucler le récit en le ramenant à son point de départ. Pas spécialement original, le procédé peut toutefois, comme ici, se montrer efficace (au contraire de L'AVION DE L'APOCALYPSE, pour les connaisseurs!) même si la fin n'a guère de sens.

Au niveau du budget, le cinéaste s'est bien débrouillé, situant l'intrigue sur une petite île isolée mais paradisiaque, soignant ainsi la beauté formelle de ses paysages par une photographie efficace. Classique mais toujours agréable à l'œil. L'atmosphère, elle, est bien rendue, avec une certaine classe décadente illustrée par de nombreuses citations empruntées (?) à De Sade lui-même. Le film parvient ainsi à aller au-delà de son statut érotique en privilégiant une certaine "philosophie", même si celle-ci n'est évidemment pas fort poussée.

L'intrigue se resserre donc largement autour des deux personnages féminins principaux, en une relation qui va de la fascination à l'amour puis à la haine. Christopher Lee, dans un second rôle, apporte au métrage sa distinction coutumière et élève l'entreprise même si il fut, parait-il, surpris voire fâché de se retrouver au générique d'un film "sexy". Il retravailla pourtant plusieurs fois avec Franco par la suite, mais dans des films d'horreur comme LE TRONE DE FEU ou LES NUITS DE DRACULA.

EUGENIE s'avère un petit métrage intéressant mais malheureusement handicapé par de nombreuses faiblesses. La mise en scène de Jésus Franco, traditionnelle, vire au n'importe quoi lors des séquences d'hallucinations, un effet sans doute voulu pour accentuer leur étrangeéte mais néanmoins rapidement lassant. De même, l'aspect érotique, sans être prédominant, se révèle frustrant: les séquences sado-maso versent dans le grand-guignol et ne possèdent aucun potentiel. L'ensemble est d'ailleurs désespérément soft et, en dépit des contraintes de la censure, Franco aurait pu se montrer plus vigoureux et mordant, même en restant dans le domaine de la suggestion. Davantage de sexe et même d'horreur aurait sans doute donné plus de tonus à cette production trop frileuse, le sujet s'y prêtant parfaitement.

La faible durée (80 minutes) permet, certes, un rythme plus soutenu que de coutume (malgré certaines lenteurs) mais empêche Franco de détailler ce supposé "voyage au cœur de la perversion": toute la partie décrivant l'initiation et la corruption de l'innocence est trop vite expédiée pour convaincre. Marie Liljedahl, pour sa part, ne possède pas d'épaules suffisamment solides pour porter complètement le métrage et son interprétation d'Eugénie reste schématique. En contrepartie, la jeune actrice, effectivement belle et apparemment candide, se montre peu avare de ses charmes. C'est déjà ça!

La musique, groovy et très typée seventies, de Bruno Nicolai, n'apparait de prime abord pas vraiment adaptée aux propos, assez sombre, d'EUGENIE et pourtant les thèmes mélodiques choisis bercent efficacement les oreilles. Ces mélodies participent à l'impression, en définitive plutôt positive, qui ressort de ce film.

En résumé, EUGENIE constitue une sympathique petite réussite de la part de Jésus Franco. Sans prétendre être un chef d'œuvre ni même pouvoir rivaliser avec les meilleurs films du cinéaste (comme L'HORRIBLE DOCTEUR ORLOFF ou VAMPYROS LESBOS), cette adaptation lointaine du Marquis de Sade demeure plaisante.

Dans sa pléthorique filmographie, Jess Franco n'a donc pas à rougir de cette EUGENIE et les admirateurs du cinéaste y retrouveront ses qualités (photographie soignée, belles actrices, volonté d'élever le propos ou de tendre vers un onirisme efficace) et ses défauts coutumiers (impression de bâclage et d'inabouti, script parfois confus, réalisation pantouflarde abusant des effets faciles et, surtout, rythme déficient).

Si la plupart des spectateurs risquent de s'ennuyer à la vision de cette EUGENIE les curieux, intéressés par Franco, par le Marquis de Sade ou même, de manière plus générale, par la sexploitation européenne des seventies, peuvent y jeter un coup d'œil relativement confiant. L'ensemble n'est pas désagréable et fonctionne relativement bien, ce qui n'est déjà pas si mal pour ce genre de productions rapidement emballées.

 

Fred Pizzoferrato - Février 2014