L'EXORCISTE II: L'HERETIQUE
Titre: Exorcist 2: The Heretic
Réalisateur: John Boorman
Interprètes: Richard Burton

 

Linda Blair
Louise Fletcher
Kitty Winn
Max Von Sydow
James Earl Jones
Paul Henreid
Année: 1977
Genre: Fantastique
Pays: USA
Editeur Warner
Critique:

L’énorme succès de L’EXORCISTE devait fatalement entrainer une séquelle mais il faut attendre quatre ans pour que la Warner se décide à la financer, investissant un budget pharaonique (pour l’époque) d’environ quatorze millions de dollars. Prolonger l’intrigue du premier film ne semble tout d’abord pas évident et William Peter Blatty refuse de l’envisager, même si il se ravisera par la suite. Blatty écrira en effet un scénario qu’il va transformer en roman (« Legion ») avant de le mettre en scène, en 1990, sous le titre de L’EXORCISTE 3.

Désirant cependant lancer le plus rapidement possible la production d’une séquelle, la Warner envisage d’abord un petit budget, sorte de remake déguisé de l’original qui aurait recyclé des images du Friedkin pour encore rogner sur les dépenses. Cependant, les producteurs renoncent finalement à cette « approche cynique » (dixit Richard Lederer) et décident de s’adjoindre la collaboration de William Goodhart, lequel envisage de baser le film sur les théories de Pierre Teilhard de Chardin. Ce philosophe, paléontologue et géologue jésuite, originaire de France, servit déjà de modèle au Père Merrin de L’EXORCISTE et ses idées théologiques servent de base à la rédaction du scénario.

Trouver le cinéaste capable de succéder à William Friedkin (lequel refuse de rempiler) n’est pas non plus aisé et, après que Stanley Kubrick ait décliné l’invitation, le choix se porte sur John Boorman, réalisateur du très efficace DELIVRANCE mais également de l’imbuvable ZARDOZ. Boorman, alors en pleine rédaction du futur EXCALIBUR, voit l’opportunité de réaliser un « thriller métaphysique » traitant de thématiques spirituelles lui tenant à cœur et accepte le projet. Les réécritures du script vont ensuite se succéder, motivées par différents impératifs comme la disparition brutale de Lee J. Cobb, décédé d’une crise cardiaque en 1976, qui oblige les scénaristes à supprimer son personnage, celui du lieutenant Kinderman.

Le reste du casting pose également des problèmes en apparence insurmontables : Ellen Burstyn refuse de reprendre le rôle de Chris McNeil, la mère de Regan, et le studio se voit contraint de se passer d’elle en accentuant la présence de son assistante, Sharon, toujours incarnée par une Kitty Winn heureusement prompte à revenir sur les plateaux. Le choix du nouvel exorciste, le père Lamont, s’avère tout aussi délicat : Jon Voigt, David Carradine, Christopher Walken et Jack Nicholson sont tour à tour envisagés mais Richard Burton emporte finalement le morceau. Sa performance imbibée et peu concernée donne lieu à quelques tirades pseudo philosophiques embarrassantes et à une décevante confrontation finale, bien en deçà du superbe exorcisme du premier film.

Le rôle de l’incrédule psychiatre, envisagé au départ pour un homme (Chris Sarandon et George Segal étaient pressentis), est, pour sa part, finalement réécrit pour une femme et confié à Louise Fletcher, laquelle venait de décrocher un Oscar pour VOL AU DESSUS D’UN NID DE COUCOUS. Heureusement, Max Von Sydow accepte de participer à l’aventure et apparaît brièvement pour quelques scènes détaillant sa confrontation avec une Regan possédée. Linda Blair, pour sa part, revient dans l’aventure mais pose comme condition de ne plus porter le lourd maquillage imaginé par Dick Smith, laissant le soin à une doublure de supporter le latex lors des flashbacks. N’ayant pas les épaules suffisamment solides pour endosser le rôle de sauveuse de l’Humanité que lui destine Boorman, l’adolescente s’avère très mauvaise mais la stupidité du script ne lui laissait guère de chance de briller.

La réalisation du métrage ne sera pas, elle non plus, de tout repos, le budget enflant considérablement suite à de nombreuses difficultés. La plupart des scènes d’extérieurs seront reconstituées dans d’imposants décors de studio et la maison de Georgetown, vue dans L’EXORCISTE, sera recrée suite au refus des propriétaires d’y tourner de nouvelles scènes. Les insectes posent eux aussi problèmes et meurent à un rythme élevé. Les séquences montrant Linda Blair avancer au bord d’un immeuble seront, pour leur part, réalisées, sans trucages ni doublures, sur le toit du bâtiment 666 de la cinquième avenue (ça ne s’invente pas !).

Durant le tournage, débuté en mai 1976, le scénario est constamment réécrit par Boorman et Rosco Pallenberg qui ignorent comment terminer l’intrigue. Le cinéaste, de son côté, contracte une maladie l’obligeant à garder le lit durant plus d’un mois. Lorsque L’EXORCISTE 2 : L’HERETIQUE sort finalement dans les salles l’ampleur du désastre apparaît à tous. La première, catastrophique, se solde par une foule en colère au bord de l’émeute balançant des objets sur l’écran et William Peter Blatty décrit le métrage comme « extraordinairement mauvais ». Réaction semblable de la part de William Friedkin qui le décrit comme un « stupide foutoir réalisé par un imbécile ». Devant les rires déclenchés par le film, John Boorman tente de sauver les meubles par un nouveau montage, plus court d’une dizaine de minutes, avant de changer la fin en laissant mourir le père Lamont au terme de l’exorcisme final.

Peine perdue, rien ne fonctionne et les critiques sont globalement désastreuses même si L’EXORCISTE 2 : L’HERETIQUE, quoique considéré comme un échec, rapporte plus de trente millions de dollars (soit deux fois sa mise initiale) pour sa seule exploitation dans les salles américaines. John Boorman, de son côté, impute l’échec du film à son refus de se conformer aux attentes, substituant à la brutalité viscérale de L’EXORCISTE un voyage spirituel positif que refuse le public en quête d’horreur et de sensations fortes.

L’intrigue, forcément, diffère largement des attentes alors que les imitations du premier métrage pullulent sur les écrans : ABBY, L’ANTE CHRIST, LE DEMON AUX TRIPES, etc.

Quatre ans après la mort mystérieuse du Père Lancaster Merrin durant l’exorcisme de la jeune Regan McNeil, l’Eglise catholique demande une enquête sur les événements de Georgetown. Le Cardinal Jaros soupçonne Merrin d’avoir, à la fin de sa vie, développé des théories spirituelles hérétiques que certains, dans l’entourage du Pape, relient au satanisme. Le dignitaire ecclésiastique charge par conséquent l’ancien assistant de Merrin, le Père Philip Lamont (Richard Burton) de révéler la vérité sur l’exorcisme tragique de Regan (Linda Blair).
Cette dernière vit à présent à New York et semble avoir totalement oublié cette période de sa vie, assimilée à une longue maladie.

Suivie par une psychiatre, le Dr Gene Tuskin (Louise Fletcher), la jeune fille accepte d’être soumise à une nouvelle technique d’hypnose, utilisant un appareil nommé « Synchroniseur » pour remonter le fil de ses souvenirs. Gene et Regan se plongent donc dans une transe commune et l’expérience réveille le démon, toujours présent à l’intérieur de l’adolescente. Le Père Lamont, présent lors de la tentative, comprend ce qui se passe et sauve la psychiatre, rendue malade par la transe qu’elle partage avec la jeune possédée.
Après divers événements (dont un incendie), une nouvelle séance de « Synchoniseur » est organisée même si la rationnelle Dr Tuskin refuse d’admettre la possession de sa patiente par un ancien démon. Au cours de l’hypnose, le Père Lamont apprend l’identité du démon, Pazuzu, lequel a jadis possédé un homme médecine éthiopien prénommé Kokumo avant d’être chassé par le Père Merrin. Lamont comprend aussi que Regan se trouve toujours sous l’influence du Mal et décide de se rendre en Afrique afin de retrouver Kokumo, lequel pourrait lui révéler les informations nécessaires pour définitivement repousser Pazuzu hors de notre univers.

John Boorman détestait L’EXORCISTE (« un film montrant une enfant martyrisée ! ») et sa vision de L’EXORCISTE 2 : L’HERETIQUE le confirme amplement tant le cinéaste s’échine à en prendre l’exact contre-pied, transformant tous les éléments clés du chef d’œuvre de Friedkin en leur exact opposé. Le Père Merrin, inflexible soldat du Christ, devient ici un théologien hérétique soupçonnée de sympathie envers Satan. Karas, de son côté, est ignoré par cette suite qui ne fait nullement mention de son sacrifice final ayant pourtant permis de libérer Regan de l’influence du démon.

L’orientation générale du métrage refuse de jouer la carte de l’épouvante pour privilégier un fantastique mystique et le voyage, tant géographique que spirituel, d’un prêtre en crise dont la foi sera renforcée par son combat contre le démon. Cette quête initiatique mène finalement Lamont dans une cité perdue au cœur de l’Afrique dans laquelle il rencontre Kokomo, supposé victorieux de Pazuzu et présenté vêtu d’un grotesque costume « d’homme insecte ». Une scène ratée et involontairement drôle même si certains passages situés dans une Ethiopie fantasmée reconstituée en studio fonctionnent et apparaissent comme les rares moments acceptables de cette piètre séquelle.

Parmi les nombreuses sous-intrigues de L’EXORCISTE 2 : L’HERETIQUE, la moins satisfaisante concerne sans doute le rôle des sauterelles, identifiées comme un agent du Malin ou, plus simplement, une métaphore du Mal lui-même mais dont la présence ne sera pas vraiment approfondie. La musique lyrique d’Ennio Morricone, saupoudrée d’influences tribales, s’avère, elle, mémorable et intéressante même si ses envolées mélancoliques ne paraissent pas toujours adaptées au métrage.

Confus, prétentieux et imprégné d’une volonté discutable d’intellectualiser l’intrigue viscérale du premier film, L’EXORCISTE 2 : L’HERETIQUE ne provoque, hélas, pas le moindre petit frisson d’angoisse, uniquement une persistante impression d’ennui. Refusant radicalement de jouer le jeu et de donner aux spectateurs un film répondant à leur souhait, Boorman s’est mis à dos la plupart des admirateurs de L’EXORCISTE et la majorité des critiques même si plusieurs personnalités du Septième Art prirent sa défense, comme Bertrand Tavernier ou Martin Scorcese.

Le site officiel consacré à la saga « L’exorciste » se montre par contre très sévère envers le métrage de John Boorman : « non seulement une des séquelles les plus décevantes de tous les temps mais aussi un des pires films de l’Histoire du cinéma ».

Sans se montrer aussi tranché, reconnaissons que L’EXORCISTE 2 : L’HERETIQUE constitue un beau ratage dont les très rares qualités ne parviennent jamais à compenser ses immenses défauts. Le film, en tout cas, continue d’alimenter les débats entre ses partisans et ses détracteurs acharnés.



Fred Pizzoferrato - Février 2011