LES YEUX DE LAURA MARS
Titre: Eyes of Laura Mars
Réalisateur: Irvin Kershner
Interprètes: Faye Dunaway

 

Tommy Lee Jones
Brad Dourif
Rene Auberjonois
Raul Julia
Frank Adonis
Lisa Taylor
Année: 1978
Genre: Thriller / Epouvante / "Giallo"
Pays: USA
Editeur  
Critique:

Ce thriller horrifique de prestige, proche par ses thèmes du giallo italien, rassemble un casting haut de gamme (Faye Dunaway, le jeune Tommy Lee Jones, Brad Dourif et Raul Julia) sous la direction d’Irvin Kershner (devenu célèbre, deux ans plus tard, grâce à L’EMPIRE CONTRE ATTAQUE). John Carpenter en a signé le scénario, juste avant de révolutionner le thriller d’épouvante via son matriciel HALLOWEEN. Ce-dernier, tourné la même année que LES YEUX DE LAURA MARS, fut, en dépit d’un budget nettement plus modeste, une réussite commerciale et artistique exceptionnelle qui éclipsa complètement le métrage de Kershner. Pourtant, en dépit de ses nombreuses faiblesses, LES YEUX DE LAURA MARS mérite un peu mieux que l’oubli dans lequel il parait tombé depuis de nombreuses années.

La jolie photographe Laura Mars suscite la controverse par ses clichés souvent provocateurs et fortement sexualisés, voire teintés d’une violence misogyne marquée. A l’approche d’une importante exposition consacrée à son art, Laura a d’étranges visions et « voit » une de ses connaissances périr sous les coups de ciseaux d’un inconnu. Le lendemain, la jeune femme apprend que cet ami a réellement été tué, dans les circonstances exactes de sa vision. Bientôt, il apparaît qu’un mystérieux meurtrier reproduit, dans la réalité, diverses photographies prises par Laura afin de créer des « tableaux » macabres. Les meurtres se succèdent dans l’entourage de la jeune femme et la police se montre sceptique concernant la véracité des ses dires, au point de la soupçonner des crimes.

L’idée d’une jeune femme « captant », de manière extralucide, les visions de meurtres commis à distance semble aujourd’hui un cliché éculé puisque de nombreux long-métrages ultérieurs (comme BLOOD LINK ou MIDNIGHT HORROR) ont repris ce procédé. L’utilisation de l’univers « glamour » des photographies de charme et des tops modèles n’est pas, non plus franchement originale puisque le monde du mannequinat a servi de décors à plusieurs giallo comme SIX FEMMES POUR L’ASSASSIN ou NUE POUR L’ASSASSIN, pour citer deux exemples représentatifs.

Si, aux yeux des Américains, ces deux thèmes devaient paraitre novateurs à la fin des années ’70, les Européens, au contraire, avaient été biberonnés depuis une quinzaine d’années aux thrillers italiens auxquels LES YEUX DE LAURA MARS s’apparente grandement. L’idée du lien psychique entre un assassin et un « témoin » involontaire avait déjà été abordée, par exemple, dans LES FRISSONS DE L’ANGOISSE ou L’EMMUREE VIVANTE. En dépit de son aspect aujourd’hui convenu, le film de Kershner garde, heureusement, une poignée d’atouts qui en rendent la vision intéressante quoique rarement concluante.

Comme dans tous thrillers qui se respectent, LES YEUX DE LAURA MARS multiplie les suspects, la plupart étant malheureusement trop grossièrement présentés pour convaincre le spectateur de leur possible culpabilité. Le mari alcoolique et jaloux, tout comme le chauffeur ayant dissimulé son passé trouble et ses ennuis avec la justice apparaissent, par exemple, des coupables trop évidents. Ce sont, en réalité, des « distractions » qui servent de fausse-pistes (ou de « red herring », comme disent les anglophones) jusqu’à la révélation finale, évidemment surprenante…Ou du moins voulue comme telle car, obéissant à la règle absolue voulant que le plus innocent (en apparence) soit forcément le coupable, le spectateur sagace n’éprouve guère de difficulté à deviner le fin mot de l’énigme.

L’identité du criminel fut, par ailleurs, une source de désaccord entre le producteur Jon Peters et le scénariste John Carpenter, le script de ce-dernier ayant été modifié par David Zelag Goodman (LES CHIENS DE PAILLE mais aussi l’embarrassante version cinématographique de L’ÂGE DE CRISTAL). Apparemment, Carpenter envisageait un serial killer extérieur à l’intrigue tandis que David Zelag Goodman souhaitait un whodunit plus traditionnel.

Au niveau du casting, Jon Peters envisageait, à l’époque, le long-métrage comme un parfait véhicule destiné à sa compagne d’alors, Barbra Streisand, mais celle-ci renonça au rôle en raison de l’érotisme et de la violence du récit. Il fut repris par Faye Dunaway qui venait de connaître quelques belles réussites comme CHINATOWN ou LA TOUR INFERNALE. Streisand chante cependant le thème principal, « Prisoner », plutôt irritant, tandis que la bande sonore use et abuse du tube disco « Let’s all chant » du Michael Zager Band, aux côtés d’autres hits très typés seventies signés KC and the Sunshine Band ou Odyssey. Branchée à l’époque cette bande originale, forcément rapidement datée, plaira néanmoins aux nostalgiques des années boules à facettes et autres pattes d’éléphant.

Malheureusement, LES YEUX DE LAURA MARS manque souvent d’audace comparativement à ses confrères italiens, nettement plus osés. En dépit de la participation du célèbre photographe Helmut Newton, le long-métrage n’embrasse jamais réellement la perversité potentielle de son sujet. L’érotisme teinté de violences et de sadomasochisme dont l’héroïne abreuve le public reste timoré et ne permet ni titillation ni réflexion malgré un discours très classique et peu pertinent sur le besoin du public de recevoir toujours davantage de sexe et de sang. Le climax laisse, lui aussi, beaucoup d’interrogations en suspens, n’expliquant jamais le lien télépathique entre la « voyante » et le meurtrier.

Si l’interprétation de Dunaway s’avère convaincante, quoique parfois chargée en tics, le numéro de « grande folle » de Rene Auberjonois montre rapidement ses limites et le jeu très outré de Brad Dourif, tout en grimaces et roulement de l’œil, trahit la volonté évidente du cinéaste de le présenter comme le suspect principal, quitte à le rendre ses efforts contreproductifs. Tommy Lee Jones, alors à ses débuts, joue pour sa part sans finesse et de manière approximative, sans parvenir à trouver le ton juste. Une performance étonnamment piteuse de la part de ce comédien réputé.

D’une durée de 104 minutes, LES YEUX DE LAURA MARS est également trop longuet et l’intérêt, éveillé par la première demi-heure, se dilue progressivement, en particulier durant la seconde moitié du métrage. La mise en scène de Kershner peine à insuffler à l’intrigue le rythme nécessaire et bien des scènes trainent en longueur, alourdies par un montage insuffisamment nerveux qui apparente parfois le film à un épisode de série télévisée. Heureusement, certains plans sont joliment travaillés et adroits, ce qui confère un minimum de personnalité à l’un ou l’autre moment de suspense. Mais cela ne suffit guère à sauver l’entreprise, laquelle se regarde néanmoins sans déplaisir, ne serait-ce que pour découvrir l’identité de l’assassin et ses motivations.

Inspiré du giallo, ce thriller d’épouvante constitue au final une déception, surtout en regard des talents impliqués. A présent fortement daté et ancré dans son époque, sa vision reste toutefois globalement plaisante, ses quelques qualités compensant, du moins en partie, ses nombreuses faiblesses.

Si le film se situe dans une honnête moyenne, il pâtit également aujourd’hui, comme HALLOWEEN d’ailleurs, des nombreuses imitations aux intrigues similaires ayant suivi sa sortie.

A regarder distraitement, sans ennui mais sans vraie passion, en particulier pour les inconditionnels de John Carpenter ou les admirateurs du giallo dont LES YEUX DE LAURA MARS constitue, en quelque sorte, une déclinaison américaine « assagie ».

 

Fred Pizzoferrato - Juillet 2012