JOURNEE NOIRE POUR LE BELIER
Titre: Giornata nera per l'ariete / The Fifth cord
Réalisateur:  
Interprètes: Franco Nero

 

Silvia Monti
Wolfgang Preiss
Ira von Fürstenberg
Edmund Purdom
Rossella Falk
Renato Romano
Année: 1971
Genre: Giallo
Pays: Italie
Editeur  
Critique:

En 1971, le giallo « argentesque » (qui domina le thriller à l’italienne durant toute la première moitié des seventies) en est encore à ses balbutiements suite au succès fracassant des premières œuvres de Dario Argento. Cependant, les bases en sont déjà établies et Luigi Bazzoni va scrupuleusement s’y conforter avec cette JOURNEE NOIRE POUR LE BELIER, au point que les spécialistes l’ont souvent qualifié de giallo « générique ». Un qualificatif un peu sévère et péjoratif pour un le long-métrage qui se révèle suffisamment bien troussé et efficace pour maintenir l’intérêt et satisfaire le spectateur en dépit de son classicisme.

Dans les jours qui suivent une soirée de réveillon animée, plusieurs convives sont assassinés et le meurtrier laisse sur les lieux des crimes sa signature, sous forme d’un gant de cuir noir amputé d’un (puis de deux, et cætera) doigt. Andrea Bild, journaliste alcoolique d’une trentaine d’années, quelque peu sur le retour, devient rapidement suspect aux yeux de la police mais, également, cible potentielle du criminel. Dès lors, Bild mène l’enquête et découvre d’étranges similitudes entre les victimes, toutes natives du signe du bélier et tuées un mardi…

Cinéaste discret, Luigi Bazzoni n’a signé que cinq longs-métrages de fiction, son premier, LA DONNA DEL LAGO pouvant d’ailleurs déjà être considéré comme un proto-giallo puisqu’il date de 1965. Par la suite, il livra l’étrange L’HOMME, L’ORGUEIL ET LA VENGEANCE, transposition du roman « Carmen » de Prosper Mérimée dans l’univers du western italien avec Tina Aumont dans le rôle principal. Après un second western, Bazzoni termina sa carrière avec le très bizarre LE ORME, mélange fascinant (ou hermétique) de fantastique, de surréalisme et de thriller paranoïaque.

Son JOURNEE NOIRE POUR LE BELIER se veut, par contre, nettement plus classique et égrène consciencieusement toutes les conventions du giallo alors en vogue. Le protagoniste principal, déboussolé et sur une mauvaise pente, devient ainsi tour à tour suspect et victime potentielle, forcé de mener l’enquête pour suppléer à une police inefficace. Pendant ce temps, les crimes ritualisés se succèdent afin de dissimuler un lourd secret révélé, bien évidemment, durant les « cinq dernières minutes ». Dès le titre, aux références animalières obscures typique des premiers Argento, Bazzoni avoue son inscription dans le « filone » italien, qu’il va dès lors creuser avec application, sans chercher à innover mais en offrant une intrigue solidement charpentée.

Contrairement à de nombreux giallo, ce JOURNEE NOIRE POUR LE BELIER ne traite pas, en effet, son scénario par-dessus la jambe mais présente, au contraire, une belle énigme policière riche en suspects potentiels et en coupables désignés. L’origine littéraire du film (inspiré du Britannique D.M. Devine, auteur, entre 1961 et 1981, de treize romans policiers à la réputation flatteuse) se révèle immédiatement dans la caractérisation soignée des protagonistes et l’efficacité des rebondissements et autres fausses pistes. Si certaines tombent finalement à plat et paraissent insuffisamment développées pour réellement convaincre, d’autres, par contre, brouillent suffisamment la donne pour rendre l’identité du coupable difficile à deviner de manière certaine.

De manière plus cinématographique, le film se révèle également une franche réussite et s’appuie sur une photographie de qualité de Vittorio Storaro, futur lauréat de trois Oscars (pour APOCALYPSE NOW, REDS et LE DERNIER EMPEREUR) et précédemment en charge de L’OISEAU AU PLUMAGE DE CRISTAL. L’esthétique s’avère, par conséquent, superbe et intelligemment travaillée avec une poignée de plans réellement splendides qui élèvent le produit au-dessus du tout venant de l’époque. F

ranco Nero, par exemple, se voit souvent placé au centre de l’image et Bazzoni capture efficacement ses sensations d’enfermement par un travail de mise en scène très visuel qui culmine dans une séquence où l’acteur parait littéralement emprisonné par des ombres formant une suite de barreaux. De manière plus générale, le réalisateur use à bon escient d’une architecture imposante, voire oppressante, qui semble écraser ses protagonistes, filmés en plongées significatives.

De leur côté, les scènes de meurtres (peu nombreuses) n’en sont pas moins joliment agencées et rudement efficace. Celle concernant l’épouse paralytique d’un médecin démontre ainsi la science du cinéaste dans l’art du suspense et offre un jeu sur les ombres menaçantes à la fois sophistiqué et plaisant sans verser dans les images excessivement bigarrées et contrastées de Bava ou Argento.

La distribution, elle, est dominée de la tête et des épaules par un Franco Nero impeccable en journaliste désabusé porté sur la bouteille mais forcé d’agir sous peine de tomber, lui aussi, sous les coups de poignards d’un sadique inconnu. A ses côtés, nous retrouvons Wolfgang Preiss, interprète du célèbre Docteur Mabuse dans la série des années ’60, Edmund Purdom (revu ensuite dans le pseudo giallo gore SADIQUE A LA TRONCONNEUSE) et Rosella Falk, figure familière du thriller italien qui joua la même année dans LA TARANTULE AU VENTRE NOIR.

Cependant, ces personnages sont quelques peu placés en retrait, un défaut mineur qui laisse la part belle à Nero et lui permet, au final, de résoudre cette enquête compliquée pratiquement à lui seul, tirant ainsi la couverture à lui pour compenser, peut-être, l’absence de sympathie à l’égard d’un protagoniste au comportement pas toujours irréprochable.

La musique d’Ennio Morricone, grand pourvoyeur du genre durant les seventies, constitue un atout supplémentaire pour ce film efficace et divertissant. Si celui-ci manque sans doute d’un grain de folie ou d’originalité pour s’imposer parmi les classiques du genre, il pourra, par contre, séduire les réfractaires par sa belle maîtrise visuelle et son scénario plus cohérent que la moyenne.

Une agréable réussite.

 

Fred Pizzoferrato - Janvier 2013