FRANKENSTEIN
Titre: Frankenstein
Réalisateur: James Whale
Interprètes: Colin Clive

 

Boris Karloff
Mae Clarke
Dwight Frye
Edward Van Sloan
 
 
Année: 1931
Genre: Fantastique / Horreur
Pays: USA
Editeur  
5/6
Critique:

En 1931, Universal obtint un énorme succès avec son adaptation du classique Dracula de Bram Stocker et la firme chercha rapidement à réitérer cette réussite commerciale et artistique. Le choix se porta presque naturellement sur le roman Frankenstein de Mary Shelley, lequel avait inspiré de nombreuses pièces de théâtres et, déjà, trois versions cinématographiques. Même si l'idée semble évidente, elle n'enchantait pas tous les dirigeants du studio, conscient de jouer avec une intrigue plus effrayante que celle de DRACULA. Et avec des considérations philosophiques et religieuses assez risquées.

Un savant qui décide de ramener des morceaux de cadavres à la vie et qui déclare textuellement avoir pris la place de Dieu pouvait, en effet, paraître assez choquant aux yeux du public. Mais le métrage prit son envol, d'abord envisagé pour Bela Lugosi. Ce dernier devait interpréter le savant mais l'idée fut rejetée et il fut retenu pour jouer le monstre tandis que Leslie Howard incarnait Henry Frankenstein. Bette Davis fut choisie pour le rôle d'Elisabeth. Le scénariste Robert Florey devait réaliser le film qui, tout comme le précédent DRACULA, s'inspire davantage de la pièce de théâtre tirée du roman de Mary Shelley que de l'œuvre littéraire proprement dite.

Mais diverses dissensions (entre autre le désistement de Lugosi) amenèrent le projet dans une autre direction. James Whale hérita du poste de metteur en scène et donna le rôle du savant à Colin Clive, tandis que le quasi inconnu Boris Karloff (un simple "?" dans le générique) donnait corps au monstre et lui offrait cet inimitable mélange de fureur brutale et d'innocente pathétique. Bette Davis fut également exclue du tournage, selon certaines sources pour des raisons commerciales (son aura de star aurait pâlit après un film d'horreur), selon d'autres - moins gentilles - car l'actrice n'était pas suffisamment sexy. Elle fut en tout cas remplacée par la belle Mae Clarke.

L'intrigue de ce classique est à ce point connue qu'il n'est même plus la peine de la résumer. Mais, pour ceux qui le désire, voici l'histoire. Henry Frankenstein et son assistant, le bossu Fritz, volent des cadavres afin de poursuivre leur recherches sur la création de la vie. Frankenstein, reclus dans une tour de garde médiévale près de Goldstadt, désire créer de toutes pièces un être vivant. Le savant possède le corps d'un condamné à mort mais il ignore que le cerveau volé par Fritz est celui d'un criminel.

Dans le même temps, la fiancée de Frankenstein, la belle Elisabeth commence à se demander la raison des absences répétées du médecin et le Baron Frankenstein lui-même soupçonne son fils d'entretenir une liaison. Le Baron, Elisabeth et Victor Moritz, un ami d'Henry, arrivent donc à Goldstadt. Là, ils apprennent que le médecin a été renvoyé de l'université par le professeur Waldman, lequel était effrayé des théories développées par Henry. Tous les quatre partent donc rendre visite à Henry Frankenstein et ce dernier leur apprend qu'il a créé un être artificiel auquel il va donner la vie grâce à l'énergie électrique d'un orage.

L'expérience réussi et seul Waldman reste auprès de Frankenstein, persuadé que la Créature est potentiellement dangereuse. Evidemment, le professeur a raison, d'autant que Fritz s'amuse à torturer le Monstre, lequel se fâche et supprime son tourmenteur. Henry Frankenstein et le professeur Waldman décident de détruire le Monstre mais ce dernier tue Waldman et s'échappe. Il tue une petite fille par accident et ruine le marriage d'Henry et d'Elisabeth avant que la population, excédée, ne lance une battue qui aboutit finalement à la mort du Monstre.

Notons simplement qu'en 1931 certaines audaces ne furent guère appréciées, en particulier la fameuse réplique de Frankenstein déclarant "Maintenant je sais ce qu'est être Dieu!". Un autre passage étonne également: celui du meurtre "accidentel" de la petite fille jetée dans l'eau par un monstre innocent et joueur. Le tabou des enfants assassinés étant toujours vivace dans le cinéma hollywoodien, cet excès précoce surprend, même si la séquence fut ensuite censurée. Ici aussi les sources divergent puisque certaines prétendent que c'est Karloff lui-même qui insista pour la retirer du métrage, prétextant que la scène ruinait ses efforts pour humaniser le monstre.

Lorsque le métrage bénéficia d'une ressortie, en 1938, les codes de censures étaient devenus bien plus sévères et de nombreux passages furent supprimés. Le film, quoique mutilé, fut un immense succès, jamais démenti. Lancé avec tout le talent des bonimenteurs du Grand Guignol (ambulance présente devant les cinémas, "remontants" offerts gratuitement pour les plus sensibles, motivations du monstre gardées floues, etc.) cette quatrième version de FRANKENSTEIN (la première parlante) récolta également de fort bonnes critiques.

Aujourd'hui, ce FRANKENSTEIN reste un classique indémodable du film d'épouvante. Si certains passages ont vieillis d'autres demeurent étonnamment modernes et audacieux. Le début du film, dans le cimetière, est fort bien filmé et intelligemment pensé, avec ce Frankenstein qui défie la mort (représenté par une statue de la Faucheuse) en lui jetant - littéralement - de la boue au visage tout en déterrant un cadavre. Ensuite, la construction du film alterne plutôt brillamment les passages dramatiques avec d'autres, beaucoup plus légers, une recette encore utilisée aujourd'hui par bien des cinéastes du genre.

La première apparition de la créature reste tout à fait efficace: précédé du bruit de ses pas, elle passe la porte de dos avant de se retourner, James Whale poursuivant par une série de plans de plus en plus rapprochés. Une idée étrange mais plutôt réussie réside également dans l'incapacité de situer le récit d'un point de vue spatio-temporel. Ainsi nous sommes à Goldstadt, censément en Allemagne, mais des éléments s'apparentent pourtant à la Suisse, l'Autriche et même l'Angleterre. De manière similaire la plupart des costumes datent des années 30 mais certains nous ramènent au XIXème siècle, idée accentuée par l'absence d'éléments "modernes" comme les automobiles ou les téléphone. Cette intemporalité, sans doute en partie involontaire, participe pourtant à la réussite du métrage.

L'ensemble n'est pourtant pas exempt de faiblesses. On note quelques erreurs de scénario dues aux multiples réécritures. Le dialogue se réfère souvent à un vieux moulin pour désigner le laboratoire de Frankenstein alors qu'il s'agit d'une tour de guet, même si le climax se déroule bel et bien dans un moulin. Il eut été plus logique de voir le Monstre revenir au lieu de sa création mais ce nouvel emplacement est évidemment plus cinégénique. Notons aussi un personnage particulièrement falot, le Baron Frankenstein (le père de Henry), lequel apparaît dans une scène pour disparaître ensuite jusqu'à l'épilogue. Ce dernier fut d'ailleurs ajouté en catastrophe. Il présente Henry alité dans sa chambre d'hôpital (une doublure prend la place de Colin Clive, retenu ailleurs) pour donner une peu crédible conclusion positive à cette histoire alors que le savant aurait dû périr avec sa création. Un prologue fut aussi adjoint, dans lequel Edward Van Sloan présente le récit, une manière de l'ancrer dans un contexte fictionnel et d'éviter les foudres de la censure.

Le passage où la créature attaque Elisabeth, enfermée dans sa chambre, a toujours été celui qui me gênait le plus. Cette scène est totalement invraisemblable et, quoique l'interprétation très efficace parvienne à lui conférer une certaine crédibilité, il faut avouer qu'elle ne fonctionne pas d'un point de vue scénaristique. D'autres faiblesses sont également criantes: pourquoi Frankenstein laisse t'il le vieux professeur Waldman tuer le Monstre seul? Pourquoi retarde-t'il le moment au point que la Créature développe une tolérance aux somnifères? Pourquoi Frankenstein ne comprend il pas plus tôt que le comportement imbécile de Fritz risque de ruiner complètement ses expériences? De même, après que le Monster ne soit "animé" par la foudre il est difficile d'admettre que le Baron, Elisabeth et Victor retournent tranquillement chez eux, style "Bon, Henry, c'est pas mal, tu as ramené un cadavre à la vie et découvert le secret de la vie éternelle, maintenant on rentre à la maison lire un bouquin, appele nous quand tu auras inventé quelque chose de plus intéressant".

Enfin, notons quelques problèmes de budget qui grèvent la poursuite finale (le fond peint servant de décor) et l'absence complète de musique, laquelle accompagne seulement les deux génériques. Dommage que le climax n'ait pas bénéficié d'une partition dynamique. FRANKENSTEIN, si il n'est pas exempt de nombreux défauts, demeure pourtant un classique passionnant et rythmé qui, trois quarts de siècle après sa réalisation, se suit toujours sans ennui. L'interprétation magistrale de Karloff, la construction efficace de l'intrigue, la réalisation adéquate de Whale et l'efficacité imparable de la séquence du laboratoire ("It's alive! Alive!") en font une vision toujours conseillée.

Eclipsé par la réussite exceptionnelle de sa séquelle (BRIDE OF FRANKENSTEIN), ce métrage initial est à redécouvrir, d'autant que la mise en scène de James Whale et toujours inspirée et convaincante, conférant à l'ensemble une cadence bien plus réussie et prenante que celle de la plupart des films datant des années 30.

En BONUS nous avons droit à un court métrage et pas mal de suppléments, dont des documentaires fort intéressants et un commentaire audio. Assuré par un historien du cinéma, il s'avère précis et didactiques (on apprend vraiment pas mal de choses) mais un peu monotone. Parfois un peu éloigné du sujet, lorsque l'orateur dévie sur les carrières respectives de certains acteurs secondaires, le tout est néanmoins appréciable. L'état de la copie est correcte compte tenu de l'âge du film et les pistes sonores ne posent pas de problèmes particuliers. Une édition tout à fait satisfaisante, en résumé!

Signalons enfin l'existence d'un film excellent et méconnu, GODS AND MONSTERS, qui retrace les derniers mois de la vie de James Whale. Chassé des studios à la fin des années 40 suite à un scandale, contraint de s'adonner en solitaire à la peinture, cet homosexuel notoire fut retrouvé mystérieusement décédé dans sa piscine en 1957. GODS AND MONSTERS décrit la relation trouble qui se noue entre le sexagénaire et un jeune éphèbe hétéro, Brandan Fraser, tout en rappelant les grandes heures du réalisateur et en particulier le tournage de FRANKENSTEIN. Un bon complément à la vision de ce chef d'œuvre intemporel.

octobre 2006