HAXAN: LA SORCELLERIE A TRAVERS LES AGES
Titre: Häxan: Witchcraft Through the Ages
Réalisateur: Benjamin Christensen
Interprètes: Benjamin Christensen

 

Maren Pedersen
Clara Pontoppidan
Elith Pio
Oscar Stribolt
Tora Teje
John Andersen
Année: 1922
Genre: Horreur / Fantastique / Proto Mondo
Pays: Danemark / Suède
Editeur Potemkine
Critique:

Le métrage le plus célèbre de Benjamin Christensen, HAXAN (ou LA SORCELLERIE A TRAVERS LES AGES) constitue une œuvre ambitieuse visant à proposer un panorama à la fois réaliste et fantaisiste de la sorcellerie. Précurseur de la vague « mondo » (ou « documenteur » ou « chocumentaire ») qui déferla sur les écrans quelques décennies plus tard, HAXAN se découpe en sept tableaux étranges et didactiques qui ne négligent pas, cependant, un humour surprenant.

L’approche choisie détaille, via des œuvres artistiques prises en exemple par le cinéaste, l’évolution de la sorcellerie, ici évoquée uniquement sous l’angle du satanisme. Le premier chapitre, un poil rébarbatif, utilise peu de scènes filmées mais propose une suite d’illustrations et de gravures rappelant l’importance du diabolique dans l’imaginaire médiéval. Austères mais néanmoins intéressantes, ces premières minutes posent habilement le sujet par une série d’images censées impressionner le spectateur.

Le cinéaste enchaine ensuite différentes saynètes durant lesquelles les sorcières participent à des sabbats orgiaques, embrassent le postérieur du Diable, volent à travers la nuit sur leur balai ou font cuire des bébés non baptisés dans leurs chaudrons. Christensen en personne incarne un Satan traditionnel, tout droit sorti d’un livre médiéval, affublé d’oreilles pointues disproportionnées, de cornes et d’une langue bien pendue.

Habilement, HAXAN recourt à toutes les techniques d’effets spéciaux alors disponibles pour proposer des séquences marquantes, souvent teintées d’or ou de bleu, qui donnent vie aux images d’Epinal de la superstition. Salué par les surréalistes, HAXAN verse dans l’outrance pour divers passages qui, à l’époque, devaient faire sensation, que ce soit les sarabandes infernales des servantes du démon ou les messes noires lubriques suggérant, prudemment, l’anatomie des participantes.

A côté de ces instants finalement légers, les séquences dramatisées illustrant les méfaits de l’inquisition s’avèrent plus corsées et anticipent sur le cinéma provocateur des années ’70, symbolisé par LES DIABLES. Christensen, en effet, ne résiste pas au plaisir de détailler les instruments de tortures utilisés par les prêtres convaincus de leur bon droit, reconstituant la manière dont les infortunées « supposées sorcières » étaient soumises à la « question ». Toutefois, peut être par volonté d’alléger le sujet, le cinéaste ne se départit jamais de son humour malicieux, affirmant, par exemple, qu’une de ses actrices, ayant essayé les « poussettes », lui avoua, au bout d’une minute, tout ce qu’il souhaitait savoir.

Anticlérical, HAXAN témoigne de la cruauté de l’Eglise, laquelle laissa périr plus de huit millions de personnes sur le bûcher pour des motifs relevant de la superstition et de la crainte. Une jeune femme trop belle avait toute les « chances » de s’attirer la suspicion des inquisiteurs frustrés…mais une vieille femme laide était également coupable à leurs yeux. Bref, nul n’était à l’abri de cette véritable folie, laquelle pesa sur les âges sombres du Moyen-âge de tout son poids. Christensen parcourt, en outre, les couvents et monastères lors d’un chapitre anticipant sur les excès des futures « nunsploitations », les bonnes sœurs accusant le Malin de les inciter au péché, ici des danses réellement…endiablées. Hommes et femmes d’Eglise n’ont d’autre choix que de recourir à l’auto flagellation et à l’auto torture pour échapper à l’emprise de leurs pensées impures, ce qui permet de nouvelles scènes croustillantes.

Le dernier chapitre d’HAXAN, le plus faible, reste toutefois le plus proche des futurs « mondo ». Le cinéaste, en effet, y compare les mœurs superstitieuses du Moyen-âge à notre mode de vie contemporain (enfin, plus précisément à celui des premières années du XXème siècle) et y trouve, finalement, plus de points communs que de différences. Certes, dit-il, le Diable a perdu son pouvoir sur les consciences, de même que l’Eglise, mais les méthodes des psychiatres ne sont elles pas proches de celles des inquisiteurs ? Le diagnostic d’hystérie remplace celui de la possession démoniaque mais aboutit, in fine, à la mise à l’écart des malades, parqués en institution. Le réquisitoire de Christensen à l’encontre de la chrétienté se déplace par conséquent, lors des dernières minutes, vers ce qu’il considère comme la remplaçante moderne de la religion, à savoir la psychiatrie. Une condamnation partiale, rapide et plus naïve que convaincante, au ton quelque peu accusateur, que l’on retrouva quarante ans plus tard lorsque MONDO CANE tracera un parallèle entre les coutumes dites primitives et les mœurs des soi-disant civilisés.

Notons que l’édition dvd Potemkine propose le métrage dans sa version intégrale (87 minutes) au master restauré, illustrée par une musique adéquate composée par Bardi Johannsson. En supplément nous pouvons opter pour le remontage effectué en 1968 (de 76 minutes) et narré par l’écrivain William Burroughs sur une musique free jazz de Jean Luc Ponty. Enfin une troisième version, dite officielle, permet au puriste de voir le film en 24 images / secondes (104 minutes) sur une bande son composée en 2007 par Matti Bye.

Œuvre emblématique du cinéma muet ayant influencé aussi bien l’épouvante que des genres moins nobles comme la nunsploitation ou le mondo movie, le pamphlet anti clérical HAXAN se dévoile aujourd’hui dans les meilleures conditions possibles pour les cinéphiles curieux et les amateurs de bizarreries filmiques.

A découvrir.

Fred Pizzoferrato - Juin 2011