HEAVEN AND HELL
Titre: Shaolin Hellgate / Di san lei da dou
Réalisateur: Chang Cheh
Interprètes: Alexander Fu Sheng

 

David Chiang
Lee Yi Min
Philip Kwok
Sun Chien
Chiang Sheng
Lu Feng
Année: 1980
Genre: Fantasy / Kung Fu / Horrreur / Shaw Brothers
Pays: Hong Kong
Editeur  
Critique:

Avez-vous déjà pensé à ce qu'aurait pu donner L'Au-delà si Fulci avait aimé le kung-fu? Avez-vous déjà fantasmé sur L'Enfer pour Miss Jones en vous disant que Gregory Dark aurait pu préférer les arts martiaux à la pornographie? Vous êtes vous demandé à quoi aurait ressemblé Inferno si Dario Argento était né à Hong Kong? Non, sans doute. Moi non plus, du moins pas avant d'avoir vu HEAVEN AND HELL!

Lorsque l'on est cinéphile, ou cinéphage, on finit par se dire un jour que cette fois on a tout vu et que rien ne peut plus nous surprendre. Après plus de vingt ans de visionnage acharné et près de 3.000 films au compteur il est certain que l'on pense ne plus jamais rencontrer l'ovni capable de nous renvoyer au bon vieux temps où l'on s'émerveillait devant le moindre effet zarbi, fut il mal fichu et grotesque. Tout passe, tout lasse et, après des dizaines de décalques à l'identique de grosses productions formatées, même l'amoureux fanatique du septième art peut avoir envie de laisser tomber pour aller élever des chèvres en Ardèche, loin des salles obscures et des DVD. Heureusement, parfois, surgi un métrage oublié qui nous redonne envie de replonger pour dix ans. Et HEAVEN AND HELL est indiscutablement de ceux là!

Chang Cheh n'a peur de rien, et surtout pas du ridicule, pour nous dépeindre une série de tableaux dantesques (un adjectif des plus approprié). Le Paradis, tout d'abord, est peuplé de personnages vêtus de costumes angéliques complètement gay-pride mais rassurez-vous, au Ciel ou ailleurs, rien de tel que le kung fu pour résoudre une dispute. Il faut voir les combats entre le héros et ses adversaires munis d'énormes ustensiles dorés, lesquels, hélas, échappent à toute description. Ensuite nous passons sur Terre, un lieu complètement inspiré par le psychédélisme pop de certains films japonais des seventies.

Et l’intrigue dans tout ça ? Complexe, déjantée et, à vrai dire, parfaitement accessoire ! Que ce soit par manque de budget ou par réel souci d'innovation, Chang Cheh nous régale avec des décors en carton-pâte réduit à leurs seuls éléments signifiants. La chambre de la demoiselle kidnappée? Un grand lit et une fenêtre, pour que le héros puisse jouer à Roméo. Le parc ceinturant la maison du méchant? Une simple grille de métal plantée au milieu d'un énorme décor vide. Complètement surréaliste lorsque le héros grimpe cette grille alors qu'il n'y pas de mur pour l'entourer. Il fallait oser des séquences aussi folles mais le cinéaste les maîtrises comme personne en privilégiant des éclairages contrastés dans la droite ligne de ceux utilisés par Argento à la même époque. Du rouge, du vert, du noir…Les couleurs outrancières donnent mal aux yeux et à la tête mais transforme HEAVEN AND HELL en une sorte de rêve ultime pour les accros des drogues psychédéliques, à tel point qu'on se demande si tout ça n'a pas été filmé sous acide.

 

Après cette demi-heure de folie visuelle, Chang Cheh va-t-il se calmer ? Pas du tout, que du contraire et le début du métrage n'est rien à côté du « segment » suivant, lequel nous conduit tout droit en enfer. A partir de ce moment, HEAVEN AND HELL devient encore plus coloré, excessif et démentiel. Si, c'est possible! Les supplices se succèdent alors pour les damnés: violeur projeté dans de l'eau bouillante, pipelette dont la langue est arrachée par des crochets métalliques, alcoolique recevant des litres de liquide dans la bouche, joueurs invétérés dont les doigts sont coupés par une lame gigantesque avant de repousser afin que le supplice puisse reprendre éternellement. Sans oublier de pauvres types plongés dans la glace ou dépecés par des démons grotesques. Un délire complet, d'autant que cet Enfer est gardé par une armée de monstres aux maquillages outranciers qui usent des arts martiaux pour faire régner l'ordre.

Lorsque le premier VCD s'achève il faut se rendre à l'évidence: trois quart d'heures viennent de s'écouler et pourtant on ne les a pas vus passer. Impossible de s'ennuyer ne fut ce qu'un instant tant le réalisateur rivalise d'originalité et d'invention avec une énergie complètement folle. Ensuite, le film accuse une certaine perte de rythme tandis que Chang Cheh nous détaille les raisons ayant menés ses cinq héros en Enfer. L'un a été trahi par son ami et décapité, un autre a été empalé en essayant de sauver sa copine des mains de deux violeurs, un autre encore a été abattu par un conducteur d'auto colérique. Sans oublier celui auquel un geôlier a introduit une longue pique dans la bouche afin de lui percer les organes internes. Un moment tellement cruel que, malgré sa suggestion, il arrive à provoquer un rictus de dégoût chez les plus endurcis.

Mais HEAVEN AND HELL ne joue pas uniquement la carte de l’horreur et du fantastique : au niveau du kung-fu, les combats sont très nombreux et souvent assez bien chorégraphiés, dans un style certes brouillon mais à tout le moins fougueux. Les spécialistes Robert Tai (futur réalisateur de perles bis comme l’insurpassable NINJA FINAL DUEL) et Lu Feng se sont chargés de la bonne tenue martiale de ce projet et on peut ici les en remercier! Certains coups ne sont visiblement pas portés du tout mais, en regard du délire général, il est probable que cela soit voulu afin d'accentuer encore davantage l'aspect outrancier du métrage. En tout cas les acrobaties sont spectaculaires et sauront enthousiasmer les amateurs.

Beaucoup de kung-fu, un peu de Wu Xia (les films de sabre chinois), de la fantasy déjantée, quelques scènes horrifiques et gore, une séquence polar psychédélique, deux brefs passages chantés, de la romance guimauve, de la violence,…Tout y passe et Chang Cheh emprunte sans vergogne (et sans compter !) à droite et à gauche, accouchant d'un hybride psyché-pop qui décoiffe et décape de la première à la dernière image. C'est la grande fête du cinoche populaire tant les éléments bis se succèdent avec une bonne santé proprement roborative.

Le final se la joue encore plus fou, avec les survivants passant les portes de l'enfer pour se réincarner dans une atmosphère disco réellement incroyable. Le tournage, débuté en 1975, fut interrompu plusieurs années, ce qui explique sans doute l'aspect décousu du résultat final, ainsi que cette passation de pouvoir entre David Chiang, tenant un rôle très secondaire, et Lee I Min, promu star du film aux côtés de toute la troupe des artistes martiaux surnommés les Cinq Venins Mortels. Bref, HEAVEN AND HELL n'est pas vraiment un bon film, c'est certain, mais il s'agit d'une expérience complètement hallucinante, à vivre et à ressentir tant les mots s'avèrent impuissant à la décrire.

En un mot: il faut le voir pour le croire!

 

Fred Pizzoferrato - Juin 2010