LE CAUCHERMAR DE DRACULA
Titre: Dracula
ou: Horror of Dracula
Réalisateur: Terence Fisher
Interprètes:

Peter Cushing

 

Christopher Lee
Michael Gough
Carole Marsh
John Van Eyseen
Valerie Gaunt
 
Année: 1958
Genre: Fantastique / Epouvante
Pays: Grande Bretagne
Editeur  
5/6
Critique:

Tourné à la suite de FRANKENSTEIN S’EST ECHAPPE, par la même équipe, cette production Hammer classique et superbe constitue la première version en couleur de ce mythe fondateur. C'est également la plus importante réalisation consacrée au prince des vampires depuis le DRACULA de Tod Browning, filmé pour la Universal un quart de siècle auparavant.

Dès le départ, le métrage s'éloigne radicalement du roman. Jonathan Harker est ici un bibliothécaire, mandé par le Comte Dracula afin de mettre de l'ordre dans sa vaste collection de livres rares. Il débarque donc en Roumanie, à Klausenburg, mais - en réalité - Harker souhaite tuer le Comte car il est parfaitement au courrant de sa nature vampirique. Harker rencontre donc une des maîtresses de Dracula, puis le Comte en personne, lequel se montre fasciné par un portrait de Lucy Holmwood, la fiancée de Harker. Ce dernier est rapidement menacé par la maîtresse du vampire, avant l'arrivée impromptue du Seigneur des Ténèbres en personne. A son réveil, le lendemain, Harker constate qu'il a été mordu et parcourt le château à la recherche des vampires. Il découvre la tombe de la demoiselle et lui plante un pieu dans le cœur (outch, voici les débuts timides du cinéma gore!) avant de tourner son attention vers Dracula. Mais le soleil est déjà couché et le vampire s'est levé. Là, il faut avouer que le scénariste Jimmy Sangster patauge un peu dans la semoule: une douzaine d'heures sont censées s'être écoulées depuis que notre ami Harker s'est réveillé. Et, bien sûr, il finit victime du vampire.

Suite à sa disparition, Van Helsing débarque à son tour à Klausenbourg, découvre le journal de son ami, puis son corps, lequel repose dans la crypte du château. Van Helsing lui procure le repos éternel et part à la poursuite de Dracula, tombé amoureux de Lucy. Van Helsing met en garde les parents de Lucy mais le père, Arthur, ne croit pas à la théorie du savant, tandis que la mère, Mina, accepte de disposer dans la chambre de sa fille des bouquets d'ails et autres artifices. Malheureusement, la servante Gerda retire le tout et provoque involontairement la mort de Lucy. Bien sûr, celle-ci revient hanter son père et sa sœur Tania et seule l'arrivée impromptue de Van Helsing les sauveront de la morsure de Lucy, bientôt empalée par le chasseur de vampire. Dracula, en fait, vit dans les caves de la maison des Holmwood mais Van Helsing lui barre le chemin en plaçant un crucifix dans son cercueil. Forcé de retourner dans son fief de Klausenbourg, poursuivi par son ennemi, Dracula finit sous la morsure du soleil après que van Helsing ait arraché les tentures obturant les fenêtres du château.

Jimmy Sangster, le meilleur scénariste de la firme anglaise Hammer, apporte son talent à l'intrigue et développe de nombreuses innovations, depuis devenues incontournables de la figure vampirique (pouvoirs surnaturels, séduction trouble, allergie à l'ail et au soleil, crocs acérés, etc.). Pour ne pas déstabiliser le spectateur novice, Peter Cushing rappelle ainsi les forces et faiblesses de ces créatures, à présent dotées d'un potentiel érotique très puissant.

Malheureusement, le scénario possède aussi ses faiblesses: outre la tatouille de nombreux éléments littéraires ici remaniés en tout sens, l'histoire fait peu de cas de l'espace-temps. Sangster se permet donc quelques ellipses audacieuses mais bien amenées, comme par exemple une réduction drastique du voyage du vampire: le château du monstre et la demeure de sa proie ne sont plus distante que d'une poignée de kilomètres. Notons aussi le final hélas décevant qui montre Dracula vaincu en une poignée de seconde par Van Helsing, lequel a pourtant dit et répété à quel point le vampire était dangereux et puissant. Un défaut tempéré par l'excellente désintégration du vampire, un effet spécial fort convaincant et spectaculaire pour les années 50.

LE CAUCHEMAR DE DRACULA marque pourtant une évolution du statut des vampires, devenus des êtres sexualisés promettant des plaisirs inconnus et la vie éternelle. Nous sommes loin du simple prédateur que la religion chrétienne se devait d'exterminer sans remords. Cette fois, nous sommes en présence de créatures attirantes et libertines offrant un rapport charnel pratiquement consentis à leurs "victimes". La métaphore est ici évidente.

Au niveau de l'interprétation, rien à redire: c'est l'excellence qui domine. Christopher Lee incarne pour la première fois le personnage de Dracula, qui allait l'accompagner (et lui peser parfois) durant quinze ans. Il est évidemment parfait, à la fois sensuel et bestial, fascinant et effrayant. Dommage pourtant que ses dialogues soient réduits à la portion congrue: quelques lignes de texte au début du film et puis basta. En contrepoint Peter Cushing, encore relativement jeune à l'époque, compose un Van Helsing dynamique et bondissant, livrant une interprétation de toute beauté qui, par son énergie, rappelle un peu les films de cape et d'épée des années 30, en particulier durant le dernier quart d'heure. Le reste du casting, où l'on retrouve aussi Michael Gough, ne démérite pas non plus, donnant la crédibilité nécessaire à cette histoire fantastique.

Sans chercher la fidélité absolue avec le roman de Bram Stocker, trop touffu et riche pour être condensé en une heure et vingt minutes, LE CAUCHEMAR DE DRACULA développe une intrigue intéressante et propose une galerie de personnages bien typés. Terence Fisher, pour sa part, se montre souvent inspiré et livre une œuvre gothique, horrifique, poétique et subtilement érotique, un cocktail alors inédit dont l'influence allait s'avérer déterminante sur plusieurs dizaines de métrages ultérieurs.

Même si on constate l'une ou l'autre baisse de rythme, le résultat demeure étonnamment plaisant et effectif. En dépit de ses défauts, LE CAUCHEMAR DE DRACULA reste donc - cinquante ans après sa sortie dans les salles - une des meilleures versions de ce mythe éternel.

 

octobre 2006