IL GATTO DAL VISO D'UOMO
Titre: Il gatto dal visuo d'uomo
Réalisateur: Marc Dray
Interprètes: Jean-Philippe Lafargue

 

Clémentine Decremps
François Remigi
Frédéric Aubry
Marine Decremps
Laurent Bonnard
Joséphine Capellot
Année: 2009
Genre: Giallo / Fantastique
Pays: France
Editeur Oh My Gore
Critique:

Délaissé depuis les années ’80, le giallo connait depuis quelques temps une étonnante résurgence sous l’impulsion de jeunes cinéastes biberonnés au « filone » italien des seventies. BLACKARIA et LAST CARESS de François Gaillard et Christophe Robin, AMER de Hélène Cattet et Bruno Forzani, LES NUITS ROUGES DU BOURREAU DE JADE de Julien Carbon et Laurent Courtiaud et, à présent, IL GATTO DAL VISO D’UOMO de Marc Dray sont autant d’exemples de déclinaisons contemporaines du giallo.

Si le cinéaste se refuse à l’érotisme explicite et ne verse pas dans la surenchère sanglante, loin des clichés habituels du cinéma d’exploitation repris par LAST CARESS, il évite également l’abstraction purement sensuelle d’AMER, totalement libéré des contraintes narratives. Entre ces deux pôles diamétralement opposés dans leur manière d’envisager le giallo, IL GATTO DAL VISO D’UOMO choisit la voie médiane, reprenant les codes des classiques des seventies pour les pervertir par diverses expérimentations scénaristiques.

Octavien roule en voiture et s’arrête pour prendre en stop une charmante demoiselle aux cheveux roux flamboyants. Pour le remercier, la belle l’invite à prendre un verre dans un bar étrange où un borgne l’oblige à boire un verre de lait tout en le menaçant d’une lame. Octavien perd ensuite ses repères et plonge dans un monde trouble, entre le cauchemar et la réalité, tandis qu’un criminel surnommé « Il gatto » épouvante la ville et s’en prend à plusieurs jeunes femmes. D’une durée d’environ 40 minutes hors générique, le moyen-métrage de Marc Dray (au départ envisagé comme un court d’un quart d’heure), se place sous l’influence conjointe de Dario Argento et de David Lynch.

Récusant la traditionnelle enquête policière, IL GATTO DAL VISO D’UOMO démarre pourtant de manière très classique et aligne les ingrédients habituels du giallo (une rencontre mystérieuse, un soupçon - très suggéré - d’érotisme, une ville terrorisée par un assassin masqué) avant de bifurquer vers l’étrange dans un climat proche de LOST HIGHWAY. Ainsi, notre héros se retrouve complètement désorienté dans un bar, abandonné par sa conquête d’un soir, et soumis au dictat d’un personnage borgne qui lui ordonne avec insistance de boire un verre de lait.

Peu à peu, l’intrigue d’IL GATTO DAL VISO D’UOMO est ainsi « parasitée » par différents dérapages, proches du cinéma expérimental, qui remettent en question les frontières, de plus en plus poreuses, entre rêves et réalité. Ce changement de cap, intéressant mais néanmoins abrupt, surtout dans le cadre d’un film aussi bref, risque de décontenancer les amateurs de giallo « orthodoxes ». Le scénario peut, dès lors, apparaître confus, voire peu cohérent lors de ces fréquents « échappements libres » vers l’onirisme hallucinatoire.

A l’image d’AMER ou de LAST CARESS, il importe davantage de se laisser emporter par l’esthétisme soignée du métrage plutôt que de s’interroger en vain sur certains développement nébuleux de l’intrigue, la rigueur narrative n’étant guère la qualité première du « néo-giallo » à la française. Heureusement, au niveau technique, IL GATTO DAL VISO D’UOMO tient admirablement la distance.

La mise en scène s’avère maitrisée et plein d’afféteries visuelles référentielles comme ces reflets angoissant du tueur tout de noir vêtu qui apparaissent dans des miroirs circulaires. Le jeu sur la colorimétrie, effectuée « à l’ancienne » directement durant le tournage, renvoie, pour sa part, directement aux palettes de couleurs employées par Mario Bava et Dario Argento: de grands aplats verdâtres et des teintes très chaudes sur lesquelles se découpe la silhouette sombre du meurtrier. L’architecture et les décors, eux aussi éminemment inspirés par les seventies, sont particulièrement appropriés à l’ambiance instaurée, en particulier un superbe canapé carmin qui sert en quelque sorte de synthèse visuelle entre les styles « argentesque » et « lynchien ».

Fier de ses références, Marc Dray compose encore un meurtre devant une baie vitrée directement repris des FRISSONS DE L’ANGOISSE et une courte scène, très visuelle et évocatrice, montre son tueur ganté de cuir noir, affublé d’un déguisement identique à celui de SIX FEMMES POUR L’ASSASSIN, jouer avec une souris blanche. D’autres passages, par contre, fonctionnent avec moins de bonheur, comme par exemple l’intervention de deux citoyens appartenant à un comité de vigilance ou le final, un peu précipité et décevant en dépit d’un twist bizarre pour lequel le cinéaste revendique l’influence de QUATRE MOUCHES DE VELOURS GRIS.

La partition musicale, située entre les mélodies progressives des Goblins et une « electro » plus moderne participe également à la réussite du film et souligne avec une belle efficacité les scènes de meurtres, stylisés mais dénués de tout sadisme superflu. Loin d’être seulement rythmique, cette bande sonore propose, au contraire, quelques mélopées mémorables qui s’inscrivent durablement dans l’oreille du spectateur. Un joli travail, à la fois respectueux et novateur, à l’image du film dans son ensemble.

Le point faible des productions « amateurs » réside, bien souvent, au niveau de l’interprétation, généralement faible ou inégale, mais IL GATTO DAL VISO D’UOMO contourne habillement cet écueil et choisit judicieusement ses acteurs. Le héros, tout d’abord, est incarné de manière convaincante et subtile par un Christophe Lafargue parfait dans un rôle délicat et Clémentine Decremp, de son côté, possède un charme indéniable et une beauté très seventies, sa longue chevelure rousse et ses tenues rétro étant parfaitement appropriée au climat envoutant de ce néo-giallo.

S’il est permis de préférer la partie purement « giallesque » de la première moitié du récit aux expérimentations déstabilisantes de la seconde partie, IL GATTO DAL VISO D’UOMO constitue un agréable visionnement et ressuscite avec audace et brio le cinéma de genre des années ’70.

En dépit de ses défauts, finalement bien excusable compte tenu des difficultés à œuvrer, en France, dans le cinéma « de genre », cette tentative française de giallo se révèle une plaisante surprise, soucieuse de prouver l’intemporalité de cette forme de thriller, à la fois nostalgique et moderne.

 

Fred Pizzoferrato - Juillet 2012