INTERRABANG : LES ALLUMEUSES
Titre: Interrabang / Boomerang / Les Allumeuses /
Trois Vicieuses sur une île / Le plaisir de la chair / La perverse ingénue
Réalisateur: Giuliano Biagetti
Interprètes: Haydée Politoff

 

Corrado Pani
Beba Loncar
Umberto Orsini
Shoshana Cohen
Edmondo Saglio
Tellino Tellini
Année: 1969
Genre: Thriller / Erotique / Giallo
Pays: Italie
Editeur  
Critique:

Cinéaste peu connu, Guiliano Biageti n’a tourné que quatorze long-métrages, dont LES NOUVEAUX CONTES IMMORAUX en 1972, même si sa carrière s’étend sur quatre décennies, de 1952 à 1994. Pour son unique incursion dans le giallo, Biagetti opte pour la veine « machination » du genre, la plus prolifique et, souvent, la plus balisée. Bien des auteurs se sont, en effet, contentés de reprendre l’intrigue de films comme LES DIABOLIQUES (ou SUEURS FROIDES) pour broder de sombres imbroglios à base de faux cadavres, d’héritages contrariés et de retournements de situations en pagaille.

Si INTERRABANG paye, lui aussi, son tribut aux écrivains Boileau & Narcejac, le cinéaste joue surtout la carte de l’exercice de style un brin « auteurisant ». A l’instar du DEAD STOP de Tinto Brass, de LA MORT A PONDU UN ŒUF ou des ultérieurs LE ORME et L’ŒIL DU LABYRINTHE, Biagetti semble, en effet, user des conventions du giallo pour pondre une œuvre curieuse, alternativement intéressante, fascinante, prétentieuse et ennuyeuse. L’intrigue, elle, se révèle simpliste et reléguée au second plan, même si on y retrouve, au final, les clichés coutumiers du « sexy giallo » de machination.

Un photographe, Fabrizio, accompagné de sa femme Anna, de sa sœur Valeria et d’un modèle, Margherita, se retrouve sur une île isolée afin de réaliser une série de photos. Quoique la radio rapporte l’évasion d’un dangereux repris de justice qui a tué un policier dans sa fuite, notre quatuor oisif ne semble guère s’en préoccuper et continuer à passer le temps sous le soleil.

Lorsque leur bateau souffre de problèmes de moteur, les jeunes gens se séparent : Fabrizio part chercher de l’aide et les demoiselles restent sur l’île, à discuter et à bronzer. Peu après, apparaît un mystérieux personnage, prénommé Marco, qui pourrait être (ou pas ?) le criminel évadé. La découverte du cadavre d’un policier accroit encore la tension, d’autant que le corps disparaît ensuite…Mais les choses sont elles vraiment ce qu’elles paraissent ?

Durant ses deux premiers tiers, INTERRABANG n’avance guère et le cinéaste se contente de filmer ses actrices évoluant en bikini sur quelques rochers baignés de soleil. L’action est minime, pour ne pas dire inexistante, et le spectateur se demande où tout cela va le mener, d’autant que les dialogues se révèlent déstabilisants. Littéraires, imagées, très (trop ?) écrites, les répliques outrancièrement intellectualisées paraissent complètement « fausses » et en décalage avec les situations proposées. Hélas, cette étrangeté, sans doute volontaire de la part de Biagetti afin d’accentuer l’impression d’irréalité, sonne surtout forcée et inutilement « arty » pour emporter l’adhésion.

Dès le titre du film, le cinéaste joue, en effet, la carte de l’ironie et du doute puisque « l’interrabang » en question se réfère à un signe de ponctuation hybride, un mélange d’exclamation et d’interrogation aujourd’hui tombé en désuétude. Porté en pendentif par une des héroïnes, le symbole est une « représentation de l’incertitude de notre époque » et témoigne des événements, à la fois étonnant et surprenant, que vivent les protagonistes du long-métrage. Sauf que, durant près d’une heure, rien ne parait faire sens dans ce scénario rachitique et déstabilisant.

Contemporain de TOP SENSATION, autre thriller proche du giallo au décor identique, INTERRABANG se veut ludique et ironique, comme si Biagetti ne prenait jamais son intrigue au sérieux. De nombreuses scènes laissent ainsi le spectateur songeur : le photographe abandonne les trois demoiselles seules sur une île alors qu’un tueur rôde, la découverte d’un policier assassiné n’entraine aucune réaction notable, les jeunes femmes soupçonnent un inconnu de vouloir les tuer mais n’en sont pas le moins du monde effrayée,…Au-delà des critères de vraisemblance, le film aligne les situations saugrenues sans proposer la moindre piste explicative avant les vingt dernières minutes.

Plus qu’un giallo légitime, INTERRABANG apparaît donc comme une satire enjouée du thriller « sexy » italien, un spectacle proche des jeux de rôles ou des « murder party » ayant jadis connu leur heure de gloire. Après une première heure nébuleuse, le tout se termine par une succession de retournements de situation peu crédibles et un twist final déroutant, voire décevant, qui risque de laisser les amateurs de giallo « orthodoxe » sur leur fin.

D’ailleurs, en dépit des promesses soulevées par la situation de départ, INTERRABANG n’est guère érotique : si les actrices se promènent en bikini durant l’entièreté du long-métrage elles n’en dévoilent guère plus et les inévitables sous-entendus saphiques restent essentiellement suggérés. Notons toutefois qu’il existe, comme pour beaucoup de productions populaires de cette époque, une version « agrémentée » de scènes porno additionnelles sortie sous le titre évocateur de TROIS VICIEUSES SUR UNE ILE.

Bref, INTERRABANG s’apparente davantage à une curiosité destiné aux « complétistes » qu’à un classique oublié du giallo. Sa dernière demi-heure reste toutefois suffisamment plaisante pour lui permettre de décrocher la moyenne, d’autant que son climat insouciant et ensoleillé se montre finalement plaisant.

Les amateurs de thrillers nerveux et mouvementés prévoiront néanmoins quelques tasses de café pour tenir éveillé jusqu’à l’ultime coup de théâtre.

 

Fred Pizzoferrato - Avril 2012