LA PEUR AU VENTRE
Titre: Rivelazioni di un maniaco sessuale al capo della squadra mobile / So sweet So dead
Réalisateur: Roberto Bianchi Montero
Interprètes: Farley Granger

 

Sylva Koscina
Silvano Tranquilli
Annabella Incontrera
Femi Benussi
Krista Nell
Chris Avram
Année: 1972
Genre: Giallo
Pays: Italie
Editeur  
Critique:

Lancé au début des années ’60, le giallo connaît une rapide maturation dans les années suivantes et se spécialise rapidement dans plusieurs directions. Si certains orchestrent des suites de meurtres sanglants (la vague dite « argentesque » consécutive, forcément, à la trilogie de Dario Argento) d’autres optent pour des machinations biscornues dont Umberto Lenzi se fait le chantre.

Cependant, bien des titres dévient de ces schémas de bases et flirtent avec d’autres genres, le giallo devenant un terrain d’expérimentations plus ou moins convaincantes pour des cinéastes désireux d’associer cinéma « d’auteur » et « populaire ». Sans complexe, le giallo copule avec le film « arty » esthétisant (DEAD STOP, LA MORT A PONDU UN ŒUF, LE ORME), la comédie policière (MORT SUSPECTE D’UNE MINEUR), l’érotisme (THE CAT IN HEAT), le porno (PLAY MOTEL), l’horreur gothique (LES DIABLESSES), le slasher (BAIE SANGLANTE),…

Au cours des années 70 (et, en particulier, dans les années 1970 à 1975) bien des œuvres vont être rattachées, avec plus ou moins de légitimité, au giallo dont les contours, fort poreux, autorisent en effet de multiples interprétations. Difficile, par conséquent, de proposer une liste cohérente et définitive des giallos « authentiques » tant, selon les sensibilités de chacun, tel film appartient, ou pas, au « canon » accepté par les aficionados.

Certains metteurs en scène, loin de chercher à innover, vont, par contre, appliquer de manière mécanique des recettes bien huilées et proposer des longs-métrages au classicisme éprouvé. LA PEUR AU VENTRE est de ceux-là et, bien qu’il ne soit pas une grande réussite, peut prétendre au titre d’œuvre « archétypale » tant il intègre tous les lieux communs et clichés attendus d’un giallo « traditionnel ».

Enquête policière complexe, meurtres nombreux et relativement sanglants, érotisme prononcé, suspects bizarres, assassin vêtu de noir et masqué d’un bas (son look évoque, immanquablement, celui de SIX FEMMES POUR L’ASSASSIN), adultère dans la bonne bourgeoisie italienne, révélation finale,…tout y est, ou presque ! La recette, scrupuleusement respectée, aboutit à une ratatouille d’influences puisées chez Dario Argento et surtout Sergio Martino dans laquelle ne manque aucun ingrédient.

Hélas, si LA PEUR AU VENTRE se montre globalement efficace, l’ensemble pâtit aussi de sa linéarité et échoue à emporter une véritable adhésion du spectateur. Une femme au corps mutilé est découverte dans une ville italienne. A ses côtés, la police découvre une série de photographies qui donnent la preuve d’une relation adultérine. Le visage de l’amant a, cependant, été effacé des clichés et demeure par conséquent inidentifiable. L’inspecteur Capuana, vieillissant et désabusé, est chargé de mener l’enquête malgré les avertissements de ses supérieurs : la victime, en effet, était l’épouse d’un influent général et ce-dernier cherche à tout prix à éviter le scandale. Peu après, une seconde jeune femme est poignardée sur la plage et de nouvelles photographies compromettantes disposées autour de son cadavre. Elle aussi appartenait à la bonne bourgeoisie et entretenait une relation extraconjugale. Une fois encore la police marche sur des œufs tant le souci de respectabilité empêche Capuana d’investiguer à sa guise. Alors que les meurtres se multiplient, l’enquête piétine et le criminel, apparemment décidé à « éradiquer l’immoralité » poursuit son œuvre « purificatrice ».

Sans surprise, LA PEUR AU VENTRE est un petit giallo au scénario balisé dont le principal intérêt reste son très éclectique casting. Ce-dernier permet aux cinéphiles de retrouver des personnalités diverses du septième art, à commencer par Farley Granger (1925 – 2011) essentiellement connu pour sa participation à deux chefs d’œuvres d’Hitchcock : LA CORDE et L’INCONNU DU NORD EXPRESS.

Par la suite, durant les années 50 et 60, Granger se consacre surtout à la télévision puis connaît une seconde carrière, moins prestigieuse, en Italie. Le quasi quinquagénaire participe ainsi à une poignée de thrillers érotiques ou de giallo comme AMUCK, LA PEAU QUI BRULE, LE TROPIQUE DU CANCER et l’excellent LA LAME INFERNALE avant de retourner aux Etats-Unis pour tenir la vedette d’un des meilleurs slashers des années ’80, ROSEMARY’s KILLER.

Dans LA PEUR AU VENTRE il incarne, avec un détachement finalement appréciable, un policier désabusé, dépassé par son enquête et en butte à ses supérieurs, décidés à étouffer l’affaire pour éviter tout scandale. A ses côtés, nous retrouvons Silvano Tranquilli, un familier du bis italien vu dans plusieurs giallo (LA TARANTULE AU VENTRE NOIR, UN PAPILLON AUX AILES ENSANGLANTEES, LA CONTROFIGURA, SMILE BEFORE DEATH, THE CAT IN HEAT).

Enfin, les interprètes féminines sont, elles-aussi, des habituées du cinéma populaire et illuminent l’écran de leur beauté fréquemment dévoilée, le long-métrage n’étant guère avare en érotisme. Sylva Koscina (HERCULE ET LA REINE DE LYDIE, LISA ET LE DIABLE), Femi Benussi (INSATIABLE SAMANTHA, UNE HACHE POUR LA LUNE DE MIEL, NUE POUR L’ASSASSIN), Krista Nell (LE DOSSIER ROSE DE LA PROSTITUTION, DECAMEROTICUS) et Susan Scott (PHOTOS INTERDITES D’UNE BOURGEOISE, EMANUELLE ET LES DERNIERS CANNIBALES) sont de la partie pour le plaisir visuel du spectateur, fort gâté à ce niveau.

Malheureusement, tout cela ne peut masquer la grande prévisibilité du film, alourdie par une sous-intrigue qui, au final, ne mène à rien (une jeune fille est témoin d’un des meurtres mais cette piste est oubliée par le scénariste). Le twist final, certes sympathique, s’avère lui aussi attendu et les tentatives de « misdirection » sont trop grossières pour fonctionner : le cinéaste tente, par exemple d’orienter les soupçons sur un croque-mort peut-être nécrophile qui considère les femmes « plus belles mortes que vivantes ».

Hélas, les amateurs d’énigmes policières connaissent l’adage qui veut que le plus suspect soit, forcément, innocent et LA PEUR AU VENTRE échoue dans cette tentative de fausse-piste. L’investigation, menée par Farley Granger, est, de son côté, bien mollassonne et il faudra beaucoup de bonne volonté de la part de l’assassin pour se laisser appréhender lors du final.

Roberto Bianchi Montero (père de Mario Bianchi, un cinéaste ayant surtout œuvré dans le porno) emballe son unique giallo en donnant la priorité à l’érotisme, ce qui n’étonnera guère ceux qui connaissent sa carrière, laquelle va d’une flopée de mondo durant les sixties à de nombreux films X en passant par des titres croquignolets comme LES NUITS CHAUDES DE CALIGULA. La violence reste, elle, en retrait, mais le « body count » demeure appréciable avec un meurtre toutes les dix minutes environ.

La petite critique sociale assortie d’une belle dose de misogynie s’avère, pour sa part, vite expédiée et plutôt accessoire même si le cinéaste évoque la peur du scandale, le souci des apparences et les collusions entre le pouvoir politique, les forces de l’ordre et les notables. Une constance du cinéma populaire italien durant les années de plomb, cette période trouble qui débute avec l’attentat de Milan le 12 décembre 1969 et se poursuivra jusqu’au début des années ’80.

Le titre original à rallonge (qui se traduit, grosso modo, par « Révélations d’un maniaque sexuel au capitaine de la police ») rappelle d’ailleurs, sans doute volontairement, des films plus « sérieux » comme CONFESSION D’UN COMMISSAIRE AU PROCUREUR DE LA REPUBLIQUE ou ENQUETE SUR UN CITOYEN AU-DESSUS DE TOUT SOUPCONS. En dépit de plusieurs ventres mous et de bavardages pas toujours intéressant, le rythme général de LA PEUR AU VENTRE reste correct et, entre les crimes et les scènes érotiques, le spectateur n’a guère le temps de s’ennuyer.

A noter qu’il existe un remontage truffé d’inserts porno sorti sous le titre PENETRATION avant que Farley Granger n’en stoppe la diffusion. Sans être un grand film, LA PEUR AU VENTRE est néanmoins un giallo sympathique qui se suit sans déplaisir en dépit de son manque flagrant de surprises. Les amateurs peuvent donc s’y risquer, spécialement ceux qui aiment une bonne rasade d’érotisme dans leur thriller.

 

Fred Pizzoferrato - Septembre 2013