LA PROIE DES VIERGES
Titre: L'arma, l'ora, il movente
Réalisateur: Francesco Mazzei
Interprètes: Renzo Montagnani

 

Bedy Moratti
Eva Czemerys
Salvatore Puntillo
Claudia Gravy
Adolfo Belletti
Alcira Harris
Année: 1972
Genre: giallo
Pays: Italie
Editeur  
Critique:

Sous ce titre français mensonger et racoleur se cache un sympathique giallo très proche des œuvres policières traditionnelles. Le titre original, L'ARMA, L'ORA, IL MOVENTE, s’avère, d’ailleurs, bien plus conforme à l’esprit de ce long-métrage puisqu’on peut le traduire par « l’arme, l’heure (du crime) et le mobile », soit les trois éléments principaux d’une enquête policière.

Dans un petit village tranquille de l’Italie, le prêtre, Don Gorgio, focalise bien des attentions. Les religieuses sont sous son charme et le fougueux homme de Dieu partage ses nuits non pas avec une mais bien deux maîtresses : Orchidea, une infirmière qui soigne quotidiennement un enfant malade, Ferruccio, hébergé par l’Eglise et Guilia, une cartomancienne comme on n’en voit plus que dans le giallo. Cependant, la situation finit par peser sur les épaules de Don Gorgio qui, en pleine crise de foi, souhaite reprendre une existence plus conforme aux exigences de Dieu et à ses vœux. Il annonce à ses maîtresses son désir de rompre et de mener, dorénavant, une vie chaste.

Si Orchidea accepte la situation, Guilia s’y refuse et exige du prêtre qu’il la satisfasse une nouvelle fois, le menaçant de chantage en cas de refus. Don Gorgio lui fait l’amour puis regagne l’église où il cherche le pardon en se mortifiant à coup de fouet sous l’œil de Ferruccio dont le passe-temps favori consiste à jouer les voyeurs. Il espionne ainsi les membres du clergé et surprend bien des turpitudes…Or Don Gorgio meurt assassiné, ce qui nous évite de nous demander si, comme d’habitude dans le giallo, le curé est bel et bien le meurtrier. Ici, les soupçons se portent rapidement sur le sacristain mais le commissaire Boito, fraichement débarqué dans le bled, n’est guère convaincu de sa culpabilité et se doute qu’on lui cache tout, qu’on ne lui dit rien. Il entame dès lors une enquête minutieuse qui vise à établir l’arme, l’heure et le mobile de ce crime…

Curieux giallo, confectionné par l’inconnu Francesco Mazzei, dont il s’agit de l’unique réalisation (il produisit une poignée de films dont le mondo LE MONDE DE LA NUIT et coécrivit CONVOI DE FEMMES pour Pierre Chevalier). Du côté du casting, pas de grandes stars ni d’habitués du genre, plutôt des comédiens plus à l’aise dans la sexy comédie (comme Renzo Montagnani qui interprète avec talent et truculence le détective) ou des seconds couteaux du bis italien (les deux actrices principales, à savoir Bedy Moratti et Eva Czemerys, vues dans des perles de cinémathèque comme LA VIE SEXUELLE DANS LES PRISONS DE FEMMES).

L’intrigue, elle, s’éloigne des schémas coutumiers du giallo et se rapproche davantage des « policiers » traditionnels en mettant au premier plan un inspecteur de police bon vivant, futé et obstiné. Les meurtres seront peu nombreux et sobres au niveau de la violence. Si le gore est rare, l’érotisme lui aussi est gentillet, avec de la nudité gratuite et quelques scènes chaudes mais rien de choquant ni de pervers, excepté la sexualité active d’un membre du clergé qui honore deux maitresses (dont une femme mariée !) de sa virilité.

Le film accuse aussi une influence, certes légère mais réelle, de la « nunsploitation » et se situe dans un environnement religieux bien présent qui imprègne l’ensemble d’une solennité surprenant et bienvenue. D’où un climat particulier, assez lent, presque recueilli, éloigné des hécatombes habituelles du giallo. Pour autant, quelques passages donnent dans l’exploitation, en particuliers lorsque les bonnes sœurs décident collectivement d’expier les péchés de leur queutard de cureton en se fouettant à demi-nue. Mignon.

L’enquête avance de manière posée, sans rebondissements étonnants ou révélations fracassantes mais avec une belle logique qui permet au spectateur perspicace de découvrir l’identité du coupable un peu avant la révélation finale. Les giallos ayant rarement joué fair-play, saluons cet hommage respectueux à la déduction policière jadis vantées par les maîtres du roman policier. Pour accentuer la référence, le troisième crime vu dans L'ARMA, L'ORA, IL MOVENTE est même commis dans une chambre close et maquillé en suicide. Mais, bien sûr, un truc, certes basique et éculé mais néanmoins satisfaisant, a permis au meurtrier de s’échapper du local fermé. Le petit garçon malade le découvrira d’ailleurs, pour son malheur, même si tout finira bien, du moins pour lui, au terme d’un climax tristounet qui rappelle un peu, une fois de plus, la nouvelle « Le Chat noir » d’Edgar Allan Poe.

L’humour, bien présent, fonctionne lui-aussi agréablement et rend le film très plaisant à regarder, ce qui permet de digérer les quelques longueurs et ventres mous. Pour son unique incursion dans le giallo, Francesco Mazzei trouve le bon équilibre entre l’intrigue policière solide, l’humour efficace, l’érotisme et le drame. Eloigné des clichés coutumiers du genre, le cinéaste ne propose ni une suite de meurtres brutaux justifiés par un trauma enfantin peu crédible ni une machination improbable à base d’adultère lesbien.

Cette originalité, toutefois respectueuse des traditions « policières », s’inscrit dans un genre souvent codifié et constitue, au final, une belle surprise. L'ARMA, L'ORA, IL MOVENTE mérite par conséquent d’être (re)découvert pour tous les amateurs de giallo mais aussi pour les fans de polars rondement menés et de scénario bien écrit.

 

Fred Pizzoferrato - Juillet 2012