LE ORME
Titre: Le Orme / Footprints on the Moon
Réalisateur: Luigi Bazzoni [& Mario Fanelli ]
Interprètes: Florinda Bolkan

 

Peter McEnery
Nicoletta Elmi
Caterina Boratto
Ida Galli(as Evelyn Stewart)
John Karlsen
Klaus Kinski
Année: 1975
Genre: Thriller / Drame / Giallo
Pays: Italie
Editeur  
Critique:

En 1971, Luigi Bazzoni adapte, pour son giallo JOURNEE NOIRE POUR LE BELIER, un roman de l’écrivain, scénariste et réalisateur italien Mario Fanelli. Cinq ans plus tard, les deux hommes collaborent à nouveau sur LE ORME que Bazzoni réalise sur base d’un scénario de Fanelli, adapté de son propre roman.

Ce curieux mélange entre cinéma populaire (le film emprunte au thriller et à la science-fiction) et cinéma expérimental se révèle déstabilisant tant le résultat échappe, de prime abord, à toute tentative d’explication ou de rationalisation. LE ORME oscille, par conséquent, entre le drame psychologique labyrinthique et le giallo onirique à prétentions « auteurisantes » au fil d’un scénario complexe et obscur.

Non linéaire, fragmentée, parcellaire, l’intrigue de LE ORME s’avère difficile à aborder et suit les pas d’Alice, demoiselle déboussolée qui franchit le miroir non pour se retrouver au pays des merveilles mais bien dans le territoire terrifiant de ses craintes juvéniles.

Le début du film plonge directement le spectateur dans le questionnement : Alice est renvoyée par ses employeurs pour un retard de trois jours dans son travail de traductrice. La demoiselle ne comprend rien à la situation et proteste de sa bonne foi mais ses patrons lui apprennent la date du jour : jeudi, alors qu’Alice, elle, est persuadée d’être lundi. Bientôt, la jeune femme doit se rendre à l’évidence et accepter ce mystère: trois journées manquent dans son emploi du temps ! Essayant de rassembler ses souvenirs, Alice découvre parmi ses affaires des éléments étranges comme une boucle d’oreille et une robe qui, pourtant, ne lui appartiennent pas. Une carte postale, envoyée depuis l’île turque de Garma, complique encore la situation car Alice ne se souvient pas de s’y être rendu. Pour dissiper son amnésie et expliquer les cauchemars qui l’assaillent régulièrement, Alice part pour Garma où chacun affirme l’avoir vu trois jours plus tôt, sous l’identité de Nicole…

Ce court résumé témoigne, déjà, de l’aspect novateur et déstructuré du long-métrage, lequel refuse les figures imposées du thriller italien pour privilégier une quête existentielle menée par une jeune femme déboussolée. Le spectateur doit, par conséquent, accepter de ne rien comprendre au scénario avant le générique de fin et de reconstituer, a posteriori, le puzzle encore nébuleux. Selon diverses interprétations, une possible explication de LE ORME serait celle-ci : Alice, une traductrice, participe à une conférence d’astronomie dont un des exposés s’intéresse aux capacités de l’homme à survivre dans un environnement très hostile. Ce sujet lui rappelle un film de science-fiction entrevu dans sa jeunesse. Dans celui-ci un scientifique nommé Blackman abandonne sur la lune des astronautes et les observe agoniser.

Aujourd’hui, la jeune femme craint par-dessus tout d’être abandonnée et, dans ses cauchemars, s’imagine poursuivie par Blackman, en quête d’un nouveau cobaye pour ses expériences. Cette peur entraine, au final, une sorte de dépression qui pousse d’abord Alice à se réfugier dans le monde rassurant de l’enfance puis à s’inventer une nouvelle personnalité, celle de Nicole. Désireuse de laisser derrière elle son existence actuelle, Alice / Nicole retourne à Grama, là où, des années plus tôt, elle vécut son premier amour en compagnie d’un dénommé Harry. Sur place, la demoiselle brûle ses vêtements et papiers, détruisant complètement sa vie en tant qu’Alice avant d’assumer une nouvelle personnalité, celle de Nicole. Ensuite, la jeune femme retrouve par hasard Harry, lequel est toujours amoureux d’elle. Au cours d’une crise, Alice / Nicole poignarde Harry et, complètement déboussolée, retourne dans son appartement où elle se réveille, amnésique, sous l’identité d’Alice. Le film commence à ce moment et Alice va, par la suite, tenter d’assembler les pièces éparses de son existence, chamboulée durant ses trois jours.

Cinéaste rare, Bazzoni n’a signé, en tout et pour tout, que cinq long-métrages, dont le curieux western spaghetti L’HOMME, L’ORGUEIL ET LA VENGEANCE. Avec LE ORME, il livre un titre étrange, roublard, parfois passionnant, parfois ennuyeux, dans lequel le spectateur doit s’immerger complètement et se perdre, au risque de ne jamais trouver l’issue de ce dédale fantasmé où se combinent rêves, hallucinations et, peut-être, expériences paranormales.

Dans un bizarre patchwork aux influences surréalistes, Bazzoni rassemble divers éléments épars, dont certains eurent leur heure de gloire durant les années ’70, comme les théories conspirationistes et les prétendues expériences parapsychologiques menées par des agences gouvernementales secrètes. A cet ensemble vaguement ésotérique, le cinéaste ajoute une large dose de théories freudiennes avant de broder une ambiance d’errance onirique et de paranoïa qui s’inscrit dans la lignée de giallo atypiques comme THE PERFUME OF THE LADY IN BLACK.

Deux habituées du giallo figurent, d’ailleurs, au générique de LE ORME: l’excellente Florinda Bolkan (LE VENIN DE LA PEUR, LA LONGUE NUIT DE L’EXORCISME) dans un double rôle complexe, sur lequel repose l’entièreté de intrigue et dont la composition traduit adéquatement la peur de son personnage, toujours à deux doigts de basculer dans la folie. A ses côtés apparaît Ida Galli, alias Evelyn Stewart, vue dans MANIAC MANSION et L’EMMUREE VIVANTE, et la petite Nicoletta Elmi, laquelle joue, une fois de plus (après LES FRISSONS DE L’ANGOISSE et QUI LA VUE MOURIR?), une gamine un comportement étrange. Enfin, dans un rôle plus anecdotique qui tient quasiment du caméo amical, celui du médecin adepte des expériences sadiques, LE ORME convie l’inévitable Klaus Kinski, ici, hélas, grandement sous-employé et réduit à une simple silhouette menaçante.

Si LE ORME est généralement considéré comme un giallo, cette classification se révèle cependant réductrice tant l’oeuvre de Bazzoni s’affranchit des principales caractéristiques du genre. Ici, pas d’assassin ganté de noir, pas de meurtres sanglants et peu d’érotisme, autant de « manquements » aux traditions qui éloignent ce long-métrage de la plupart des giallo.

Seules quelques caractéristiques le rapprochent, finalement, du cinéma popularisé par Mario Bava ou Dario Argento. Tout d’abord une ambiance pesante, développant un climat trouble d’angoisse larvée, puis une photographie travaillée, qui multiplie les références artistiques, met en valeur l’architecture et joue sur les teintes contrastées, ici surtout les jaunes et bleus, le rouge étant, curieusement, quasi absent de la gamme chromatique choisie. Enfin, la bande constitue une indéniable réussite avec ses mélodies envoûtantes signées par Nicola Piovani, un compositeur aussi doué qu’éclectique à qui nous devons plus de cent cinquante compositions, de GINGER ET FRED à JE VAIS BIEN NE T’EN FAIT PAS.

Malheureusement, en dépit de ces réelles qualités et d’un scénario intrigant, LE ORME se révèle, également, difficile à suivre et un peu ennuyeux durant sa partie centrale, située sur l’île de Grama. L’intrigue avance alors lentement et l’action patine au point que le rythme devient lénifiant, probablement afin de générer, chez le spectateur, une impression d’étouffement entretenue par les visions bizarres d’un astronaute agonisant sur la lune.

Déroutant, fascinant (ou hermétique), LE ORME possède suffisamment de points positifs et d’attraits pour intéresser les curieux, amateur d’un cinéma axé davantage sur les non-dits et le ressenti que sur la représentation effective de la peur. Hélas, l’ensemble reste, également, frustrant et longuet jusqu’à une conclusion ouverte permettant diverses interprétation en dépit d’un bref texte censé éclairer le spectateur sur les tenants et aboutissants du long-métrage. Une fin qui tient, selon les sensibilités, du génie ou du foutage de gueule, symptomatique d’un film à la fois intelligent et diablement roublard.

Bref, une découverte intéressante mais pour laquelle il vaut mieux, toutefois, savoir à quoi s’attendre.

 

Fred Pizzoferrato - Novembre 2011