LES RAISINS DE LA MORT
Titre: Les Raisins de la mort / Pesticide
Réalisateur: Jean Rollin
Interprètes: Marie-Georges Pascal

 

Félix Marten
Serge Marquand
Mirella Rancelot
Brigitte Lahaie
Patrice Valota
Jean-Pierre Bouyxou
Année: 1978
Genre: Horreur / Fantastique / Gore
Pays: France
Editeur  
Critique:

En 1975, Jean Rollin se remet de l’échec de LEVRES DE SANG en se lançant dans une carrière pornographique totalement impersonnelle dont il ne voudra guère parler par la suite. Sous divers pseudonymes (généralement Michel Gentil ou Robert Xavier), le cinéaste tourne plus de dix films X en deux ans, le seul dont il acceptera la paternité étant PHANTASMES, qu’il signe de son véritable nom (« ces films ne valent rien, le seul qui vaille quelque chose c’est PHANTASMES » dira t’il). Il faut attendre 1978 pour voir Rollin revenir à l’horreur via LES RAISINS DE LA MORT, un produit beaucoup plus cohérent mais moins personnel que les récits de vampires érotiques lui ayant assuré une renommée réelle mais restreinte.

Véritable œuvre de commande, la genèse des LES RAISINS DE LA MORT remonte au souhait du producteur Claude Guedj de proposer un film catastrophe à grand spectacle. Cependant, Claude Guedj comprend que les limitations monétaires ne permettront pas de mener à bien le projet et il décide d’opter pour une variation sur le mythe du zombie, relancé par LA NUIT DES MORTS VIVANTS en 1968. A la demande de Guedj, Jean Rollin accepte de réaliser le film et bénéficie pour cela de moyens plus importants que dans ses longs métrages antérieurs. Même si le budget reste réduit, le film gagne ainsi en professionnalisme et Rollin peut engager pour le rôle principal Marie-Georges Pascal, une spécialiste du cinéma érotique (BANANES MECANIQUES) aux côtés de Brigite Lahaie, laquelle effectue sa première incursion hors du carcan X. Même si l’option « film catastrophe » a été abandonnée faute de moyens suffisant, LES RAISINS DE LA MORT en garde le schéma général, à savoir les tribulations d’une poignée de personnages rassemblés par des événements funestes et devant, pour survivre, aller d’un point A à un point B en évitant divers périls.

L’intrigue, très simple, n’innove guère et présente deux jeunes femmes partant en vacances au mois d’octobre. Elles voyagent pratiquement seules dans un train et y rencontrent un ouvrier agricole atteint par une étrange maladie de peau. Le contaminé agresse une des demoiselles et la tue, tandis que la seconde, Elisabeth, parvient à fuir et échoue dans un village dont toute la population se comporte bizarrement. Bientôt, elle doit se rendre à l’évidence : des zombies, contaminés par des pesticides industriels utilisés sur les vignes, ont pris le pouvoir dans la région et tous ceux qui gouteront aux raisins maudits se transformeront en monstres.

Contrairement à ce que pense beaucoup, les décalques du classique de Romero furent peu nombreux dans les années ’70 et il faut attendre le succès de ZOMBIE pour voir débarquer des dizaines d’imitations européennes. Cependant, les Espagnols avaient déjà livrés quelques variations intéressantes sur le thème, d’une part avec la tétralogie des « Templiers Aveugles » signée Amando De Ossorio (lancée par LA REVOLTE DES MORTS VIVANTS) et d’autre part avec l’écologique LE MASSACRE DES MORTS VIVANTS. Plus encore qu’à George A. Romero, Rollin semble se référer à ces œuvres espagnoles, reprenant au premier une ambiance gothique et des lieux de tournage chargé d’Histoire et au second ses excès gore ponctuant un discours écologique et anticapitaliste.

Cependant, le sous-texte politiquement engagé de LA NUIT DES MORTS VIVANTS n’est pas oublié pour autant, le cinéaste glissant dans l’intrigue une poignée de considérations ouvrant des pistes de réflexions, même si celles-ci demeurent confuses ou pas toujours pertinente. L’essentiel de ce discours se situe dans le dernier tiers du métrage et oppose deux paysans aux points de vue opposés, l’un aux valeurs patriotiques et l’autre plus porté sur l’anarchisme et l’antifascisme. Des scènes apparemment voulues par le producteur pour épaissir un peu les personnages, il est vrai peu développé et transparents. Notons également que l’épidémie s’est propagée à cause de l’avidité des entreprises viticoles et, comme celles-ci emploient uniquement une main d’œuvre immigrée et illégale, personne n’a prévenu la police.

Si LES RAISINS DE LA MORT s’inspire des métrages espagnols consacrés aux zombies, on peut également pointer les similitudes existant entre l’œuvre de Rollin et LA NUIT DES FOUS VIVANTS de George A. Romero. En effet, les « créatures » sont en réalité des infectés et non de véritables morts vivants. Pitoyables et animés par des instincts primitifs, les « zombies » commettent diverses atrocités dont ils semblent conscients, du moins lors d’éclair de lucidité les poussant, naturellement, à détester ce qu’ils sont devenus, à l’image de ce père massacrant sa fille ou de ce jeune homme décapitant sa bien-aimée.

Beaucoup moins porté sur l’érotisme que dans ses métrages précédents, Rollin ne lésine pas, par contre, sur le gore et propose une poignée de scènes fort sanglantes. Citons, pour l’exemple, une décapitation très graphique, des yeux arrachés et un empalement à la fourche. Les effets spéciaux se montrent convaincants, même si les maquillages des « zombies » sont, pour leur part, plus approximatifs et amateurs, une conséquence, apparemment, du froid glacial ayant soufflé sur le tournage. L’érotisme, lui, reste quasiment absent et Jean Rollin se permet uniquement quelques plans de nudité, Brigitte Lahaie révélant cependant sa splendide anatomie dans une scène (bien pensée) visant à prouver qu’elle ne possède nulle trace de contamination.

Si le climat gothique et angoissant, entretenu par des paysages évocateurs du Parc National des Cévennes et la présence d’une jeune aveugle, fonctionne de belle manière, le rythme, comme souvent chez Rollin, reste très lent, pour ne pas dire anémique et l’ennui pointe son nez. L’intrigue, plus linéaire et classique que de coutume pour le cinéaste, avance de manière cohérente mais sans pouvoir se défaire d’une prévisibilité préjudiciable. LES RAISINS DE LA MORT débute ainsi de belle manière, intriguant et agréable, mais la suite s’enfonce malheureusement dans les redites et les conventions. Les scènes se succèdent alors sans parvenir à passionner, plombées par des dialogues souvent risibles déclamés avec beaucoup de sérieux par des comédiens peu doués.

En dépit de toutes ses faiblesses, LES RAISINS DE LA MORT dispense heureusement l’une ou l’autre séquence intéressante et réussie qui en rendent la vision supportable. Au final, cette tentative de gore à la française constitue donc une curiosité appréciable, à réserver toutefois aux plus aventureux ou aux inconditionnels du cinéaste.

 

Fred Pizzoferrato - Janvier 2011