DEVIANCES ET PASSIONS
Titre: Love and crime / Meiji · Taishô · Shôwa: Ryôki onna hanzai-shi
Réalisateur: Teruo Ishii
Interprètes: Abe Sada

 

Yukie Kagawa
Yoshi Katô
Junko Maki
Ken Sawaaki
Kichijirô Ueda
 
Année: 1969
Genre: Erotique / Drame / Film à sketches
Pays: Japon
Editeur HK Vidéo
Critique:

La série « Joys of Torture » consiste en une dizaine de long-métrages indépendants qui explorent la sexualité et la cruauté humaines à travers de nombreuses histoires, souvent inspirées de faits authentiques, situées au Japon. La plupart de ces titres furent réalisés par Teruo Ishii et s’inscrivent dans la vogue du « film à sketches ».

Cinquième opus de la saga, DEVIANCES ET PASSIONS prend ses distances avec les standards habituels et présente quatre segments (au lieu de trois) qui se déroulent non pas à l’époque Tokugawa mais à la fin du dix-neuvième et durant le vingtième siècle. Seul LA LOI YAKUZA partageait, en partie, cet ancrage « contemporain ». Ici, Teruo Ishii se focalise sur des faits divers célèbres dont la particularité est d’impliquer des « femmes criminelles », coupables de meurtres horribles ayant, en leurs temps, défrayés la chronique.

Le premier sketch traite d’une jeune femme particulièrement retorse et machiavélique qui va, en 1957, assassiner les propriétaires légitimes d’un hôtel afin de s’approprier leur établissement. Elle manipule pour cela son amant mais, son forfait accompli, elle empoisonne ce-dernier. Une intrigue classique, pour ne pas dire banale, mais que la caméra de Teruo Ishii parvient à élever au-dessus des nombreuses reconstitutions de faits divers pour accoucher d’une oeuvrette plaisante dans laquelle l’érotisme voisine avec la cruauté.

Beaucoup plus célèbre en Occident, la seconde affaire concerne Abe Sada, accusée d’avoir assassiné, en 1936, son amant au cours d’un rituel érotique. Ensuite, pour le garder auprès d’elle, la demoiselle lui a tranché les parties génitales qu’elle conservait précieusement. Cette intrigue deviendra la base de cinq long-métrages dont le très surestimé L’EMPIRE DES SENS et le plus convaincant LA VERITABLE HISTOIRE D’ABE SADA. Ici, Teruo Ishii se contente d’une petite demi-heure pour traiter son sujet et ne peut, par conséquent, guère développer les situations ou approfondir la caractérisation de ses deux protagonistes. Il explique néanmoins le parcours difficile d’Abe Sada, jeune fille pauvre violée dans sa jeunesse puis devenue geisha et contrainte à la prostitution pour subsister. Sa mauvaise vie l’empêche de se marier et la contraint à une existence débauchée afin de satisfaire ses importants besoins sexuels.

Après l’assassinat de son amant, Abe Sada, qui risquait la peine capitale, fut condamnée à (seulement) six ans de prison. Elle sortit après quatre années et vécu à l’écart de la publicité jusque son décès, probablement survenu durant les années ’70. Pour relater cette histoire, Teruo Ishii réussit même un « coup publicitaire » racoleur et interroge la véritable Abe Sada, devenue une vieille dame d’apparence respectable. Elle se souvient de son crime de manière très distancée et affirme avec insistante que son infortuné amant est « mort heureux » et qu’il désirait cette fin. Elle ajoute encore qu’il fut, malgré ses nombreuses aventures, son seul véritable amour. Adoptant un ton très documentaire et raconté en flashbacks par une Abe Sada traduite en justice, cet épisode se révèle intéressant et instructif avant de se conclure sur une interrogation : « qu’est ce que la normalité ? ».

Filmé dans un beau noir et blanc, la troisième histoire prend place durant les mois difficiles ayant suivi la fin de la Seconde Guerre Mondiale. Kodaira, un prédateur sexuel, s’attaque à plusieurs femmes qu’il va violer et assassiner, se livrant même sur certaines à des actes nécrophiles. Profitant du rationnement dont souffrent les Japonais, le sadique propose à ses victimes de la nourriture avant de les attirer l’écart pour les abuser. En plus de ces dix meurtres, Kodaira s’est rendu coupable d’une trentaine de viols. Il fut condamné à la pendaison et exécuté en 1949, inspirant, bien plus tard, un roman (« Tokyo Année Zéro ») à David Peace, premier volet de sa « Trilogie de Tokyo » qui succède à la quadrilogie dite du « Petit Chaperon Rouge ».

Si ces trois premiers sketches sont d’une durée sensiblement égale (environ 25 minutes), le dernier, peu développé, atteint seulement les douze minutes et brosse un court portrait de Takahashi Oden. Après le meurtre de son mari, atteint d’une terrible maladie, elle vécut une existence dissolue avec son amant et se prostitua pour subsister. A court d’argent, Oden tua finalement un de ses clients et fut, en 1879, la dernière femme décapitée au Japon. Deux films ont relatés sa fin tragique : DOKUFU ODEN TAKAHASHI (1958) et CRIMSON NIGHT DREAM. Ishii effleure à peine son sujet et ce coda ressemble malheureusement à une pièce rapportée permettant au long-métrage d’atteindre la duré réglementaire. Toutefois, la décapitation graphique de la meurtrière durant une tempête de neige se révèle très plaisante et conjugue une esthétique soignée à une violence complaisante non dénué d’un authentique potentiel érotique sous-jacent.

Tous ces faits divers cruels sont liés, de manière artificielle, par les recherches entreprises par un médecin légiste inconsolable suite au suicide de sa compagne infidèle. Désireux d’approfondir la psychologie criminelle féminine il enquête sur les crimes du passé mais fini par conclure qu’il ne peut expliquer le geste de son épouse. Tout ça pour ça, donc.

Beaucoup moins extrême que les autres volets de la saga, cet épisode des « Joys of torture » semblera sans doute timoré aux amateurs d’exploitation pure et dure. La violence y est atténuée et l’érotisme, en dépit de nombreuses scènes dénudées, moins présent que de coutume. Le tout, très inégal, ressemble dès lors à une sorte de faux documentaire, trafiqué et parfois maladroit, une œuvre partagée entre une réelle ambition (artistique et narrative) et une tendance à l’outrance destinée à appâter le client.

La construction sous forme de sketches courts et variés évite néanmoins l’ennui et DEVIANCES ET PASSION se regarde distraitement mais sans déplaisir pour les amateurs curieux du cinéma populaire nippon.

 

Fred Pizzoferrato - Noevembre 2013