DOUBLE ASSASSINAT DANS LA RUE MORGUE
Titre: Murders in the Rue Morgue
Réalisateur: Robert Florey
Interprètes: Bela Lugosi

 

Sidney Fox
Leon Ames
Bert Roach
Betty Ross Clarke
Brandon Hurst
D'Arcy Corrigan
Année: 1932
Genre: Thriller / Epouvante
Pays: USA
Editeur  
Critique:

Réalisé au début des années ’30, MURDERS IN THE RUE MORGUE constitue la première adaptation sous forme de long-métrage de la nouvelle homonyme d’Egdar Allan Poe, laquelle sera à nouveau plusieurs fois portée à l’écran au cours des décennies suivantes (en 1954 et 1971). Comme souvent, pourtant, le résultat cinématographique entretien peu de liens avec la source littéraire citée et n’en retient que l’argument de base.

Un jeune étudiant en médecine, Pierre Dupin, emmène sa chère et tendre Camille au cirque de Paris où ils rencontrent le docteur Mirakle et son gorille, Erik. Le médecin affirme comprendre le langage anthropoïde mais, en secret, poursuit des recherches moins avouables visant à prouver ses théories évolutionnistes. Pour cela, il injecte du sang simiesque à des jeunes femmes mais, hélas, ses expériences échouent sans cesse et aboutissent à la mort des cobayes. Or, Mirakle devient obsédé par la belle Camille.

Publiée en 1941, la longue nouvelle de Poe posait les bases du roman policier à énigme teinté de fantastique (une recette ensuite popularisée mondialement par Arthur Conan Doyle et, plus tard, par John Dickson Carr) en présentant le personnage de Dupin, un détective aux étonnantes capacités de déduction confronté à une énigme en apparence insoluble, proche du « mystère en chambre close ». Au final, le coupable des meurtres brutaux ensanglantant Paris se révélait être…un singe !

MURDERS IN THE RUE MORGUE, version cinéma, ne retient pas grand-chose de cette trame mais se montre cependant un poil plus fidèle à Poe que d’autres adaptations sorties à la même époque comme THE BLACK CAT et LE CORBEAU. Refusant l’enquête policière pure, le réalisateur opte pour la trame, alors classique, du savant fou s’essayant à des expériences contre nature en compagnie d’un serviteur poilu. Une seconde intrigue concerne, pour sa part, un couple d’amoureux confronté à différents crimes et il faut attendre la seconde moitié du métrage pour voir ces deux histoires se rejoindre.

Seule la séquence menant à découvrir l’identité, simiesque, du criminel s’avère décalquée de la nouvelle de Poe : chacun des témoins affirment en effet avoir entendu l’assassin s’exprimer dans une langue différente (danois, italien, allemand,…) avant que Dupin mette tout le monde d’accord : c’étaient des cris animaux et non humains. Il s’agit sans doute du meilleur moment d’un film fort plaisant à suivre en dépit de son côté outré et peu crédible, les prémices du scénario étant, il faut l’avouer, particulièrement stupides.

Heureusement, la mise en scène de Robert Florey (se consolant d’être passé à côté de FRANKENSTEIN et ensuite responsable de l’intéressant LA BETE AUX CINQ DOIGTS et du désastreux TARZAN ET LES SIRENES) s’avère de bonne tenue et illustre les leçons apprises via l’expressionisme allemand. Il transforme ainsi avec une jolie force évocatrice les rues de Paris en lieux sinistres baignés par des ombres menaçantes et déforme les décors pour proposer des demeures macabres dont les toits s’étirent et se tordent vers un ciel sinistre. La photographie de Karl Freund, célèbre pour ses travaux sur METROPOLIS ou DRACULA, accentue l’impresion de bizarrerie.

Si les choix du cinéaste se révèlent audacieux, ils confèrent au métrage son identité et ses caractéristiques propres, l’élevant au-dessus de nombre de titres similaires (LE SINGE TUEUR, etc.) qui se révèleront, pour leur part, tristement dépourvu d’atmosphère.

Le film possède en outre un humour plaisant et parfois irrévérencieux. Devant un parterre de beautés exotiques et sauvages un Parisien distingué s’interroge « Est-ce qu’elles mordent ? » A quoi on lui répond malicieusement « Si vous le souhaitez mais c’est plus cher ». Des dialogues que l’on doit, en partie, à John Huston, lequel jugeait de belle manière le métrage : « il y avait des choses pas mauvaises. Ce n’était pas fidèle à la nouvelle d’Edgar Poe. La nouvelle est si condensée, si pure. Là c’était un peu étire. On avait ajouté une histoire d’amour. Mais il y avait des qualités. Quelques scènes étaient très réussies » * .

Dommage par contre que la musique ne soit pas plus intéressante, MURDERS IN THE RUE MORGUE réutilisant par exemple, sans beaucoup d’imagination, le « Lac des Cygnes » déjà employé par Dracula. Au niveau du casting, Bela Lugosi domine une interprétation inégale et se détache clairement en composant un personnage maléfique et intéressant dont il a le secret, rendant plus manifeste la caractérisation schématique de ses antagonistes.

Sans prétendre se hisser au rang des meilleures réussites horrifiques de la Universal, MURDERS IN THE RUE MORGUE demeure toutefois un plaisant petit « classique », bien servi par quelques jolis effets de mise en scène, des décors surprenants, un rythme alerte (conséquence d’une durée ramassée) et le jeu délectable de Bela Lugosi. En dépit de ses manifestes faiblesses (en particulier de scénario), le film de Robert Florey mérite donc d’être redécouvert par un large public.

* (In « Amis Américains » de Bertrand Tavernier, édition Acte Sud)

Fred Pizzoferrato - Juin 2011