MON NOM EST PERSONNE
Titre: Il Mio nome è Nessuno / My Name is Nobody
Réalisateur: Tonio Valerii
Interprètes: Terence Hill

 

Henry Fonda
Leo Gordon
Geoffrey Lewis
 
 
 
Année: 1974
Genre: Western
Pays: Italie
Editeur Studio Canal
6 /6
Critique:

1899. L'Ouest a changé. Les grands pistoleros aspirent à la retraite. Jack Beauregard est le plus célèbres de ces hommes mais sent l'âge peser sur ses épaules. Son souhait est de quitter l'Ouest pour gagner l'Europe et y vivre en paix. Mais il va croiser la route de Personne, son plus grand fan, lequel est bien décidé à le voir partir en beauté. Personne a un plan: Beauregard d'un côté et les 150 salopards de la Horde Sauvage de l'autre. Un exploit destiné à entrer dans les livres d'Histore, digne de la légende de Jack Beauregard…

MON NOM EST PERSONNE, longtemps sous-estimé et mal compris, est à présent considéré comme un classique incontournable du Western spaghetti, l'aboutissement d'un genre tout autant que son champ du cygne. Initié par Sergio Leone, l'entreprise fut menée à bon port par Tonio Valerii, même si durant, vingt cinq ans durant, le seul nom de Leone fut cité pour expliquer la réussite exceptionnelle du métrage. On sait à présent que le maestro italien a uniquement réalisé trois scènes: celle de l'arrivée de Personne durant la fête de rue, lorsqu'il lance une tarte à la tête du bonimenteur raciste et lui murmure "tu vois la beauté du jeu maintenant"; celle du saloon suivie des baffes et, enfin, celle de l'urinoir publique. Trois séquences qui détonnent d'ailleurs dans le métrage car elles sont nettement inférieures aux autres, en particulier la dernière citée. Longue, pénible, clichée et même pas drôle, cette séquence embarrassait avec raison Tonio Valerii qui souhaitait la couper. Elle a survécu au montage alors faisons avec, puisqu'il s'agit du seul passage vraiment faible d'un métrage qui cultive l'excellence.

MON NOM EST PERSONNE, finalement et fondamentalement, cultive les confrontations. La première concerne les deux conceptions de l'Ouest et du Western en général. Celle, classique et noble, incarnée par Henry Fonda provient des chefs d'œuvres de John Ford et des autres cinéastes majeurs de ce genre si typiquement américain. La seconde, crasseuse et deconnante, est jouée par Terence Hill, initiateur du genre "fayot", pourvoyeur de blagues à vingt cents et de situations graveleuses. L'Amérique contre l'Italie. La Horde Sauvage de Sam Peckinpah contre le clown Trinita, ou Sabata, ou Plata. Ou Personne. L'aboutissement d'une décennie de pistolero aux noms ronflants et interchangeables initiés par Clint Eastwood lui-même. L'Homme sans nom. Autrement dit, personne. Terence Hill est personne, tandis que Henry Fonda est quelqu'un. Et, "si tu es personne, essaie de devenir quelqu'un". C'est une morale élémentaire, un crédo universel, mais la phrase demeure belle dans sa simplicité.

MON NOM EST PERSONNE est avant tout un film de confrontation avons-nous dit. Celle de Beauregard et de Personne, d'abord, mais aussi celle de Beauregard et sa propre légende, symbolisée par la Horde Sauvage, les 150 salopards "qui en paraissent mille". C'est aussi l'affrontement allégorique entre Terence Hill, acteur italien quasi débutant mais déjà populaire, et Henry Fonda, star hollywoodienne en fin de carrière. La gouaille respectueuse opposée à la classe fin de siècle. Car, à l'aube, du XXème, le temps de l'Ouest est révolu et les pistoleros rangent leur six coups, troquant leur cache-poussière contre des complet-vestons. La fin d'un monde.

MON NOM EST PERSONNE c'est encore la confrontation du style de Leone avec celui de ses maîtres américains (Peckinpah en tête), reconnus et célébrés, alors que le maestro tyrannique ne le sera que plus tard. Même si il a obtenu de bons succès publics ces films réalisent moins d'entrées que ceux plus légers et ouvertement parodiques comme ON M'APPELLE TRINITA. Difficile à accepter pour le cinéaste perfectioniste. Quant à la reconnaissance critique, elle ne viendra que bien plus tard. Le guide Video-Cassette Akai de 1984, par exemple, attribuait ainsi une misérable étoile au BON, LA BRUTE ET LE TRUAND, pourtant présenté comme le sommet de Sergio Leone. Le critique ajoutait même qu'on pouvait "pleurer de honte" (sic!) devant le résultat. Ultime confrontation, enfin, entre Valerii, le doué cinéaste et le colérique Leone. L'élève et le maître. Et, dans MON NOM EST PERSONNE, incontestablement, ce qui porte la marque du disciple s'avère supérieur aux passages signés par le maestro.

Toutes ces oppositions, toute cette série d'affrontements se crystallisent lors du duel final entre les deux héros, qui résume à lui seul la conception du Western italien de cette époque: amusant, roublard et spectaculaire mais fabriqué et trafiqué. Lorsque Personne flingue Beauregard, le style "spaghetti" vide son chargeur sur le Western traditionnel américain, devenu archaïque et trop propre sur lui. Mais à l'image de ce Personne devenu quelqu'un et condamné à brève échéance, le Western italien, lui aussi, vit, déjà, ses dernières heures. La déchéance est proche, les cow-boy rigolards et bouffeurs de fayots seront bientôt les seuls à écumer les plaines de l'Ouest, avant qu'ils ne succombent à leur tour sous les coups de pisto-lasers. En substance, le message véhiculé par la lettre que lit Henry Fonda à Terence Hill, lors des dernières minutes de ce métrage magnifique, ne dit rien d'autres: le temps passe et nul n'y peut rien.

Et puis comment oublier la charge de la Horde Sauvage sur la musique d'Ennio Morriconne, une superbe variation sur le thème de la Chevauchée des Walkyrie?

MON NOM EST PERSONNE, jadis peu apprécié, est finalement la conjonction de talents à leur apogée: le cinéaste, Valerii, le scénariste Ernesto Gastaldi, Henry Fonda, Terence Hill, Ennio Morriconne etc. Et même un Leone un peu trop enclin à s'approprier la réussite d'un métrage sur lequel il a, finalement, très peu travaillé. Le film est, par conséquent, un chef d'œuvre presque parfait. Et, bizarrement, ces quelques menues imperfections ne le rendent que plus attachants, lui otant le côté trop lisse de certains classiques.

A ranger précieusement aux côtés d'IL ETAIT UNE FOIS DANS L'OUEST et de La HORDE SAUVAGE. A l'exception de quelques films d'Howard Hawks ou de John Ford, vous ne pouvez pas trouver meilleurs westerns.

Fred Pizzoferrato - Juin 2007