LA NUIT DES HORLOGES
Titre: La nuit des horloges
Réalisateur: Jean Rollin
Interprètes: Ovidie

 

Françoise Blanchard
Dominique
Maurice Lemaître
Natalie Perrey
Jean-Loup Philippe
Fabrice Maintoux
Année: 2007
Genre: Fantastique
Pays: France
Editeur  
Critique:

En 2007, le presque septuagénaire Jean Rollin est conscient d’arriver, peu à peu, au terme de sa vie. Il réalise donc LA NUIT DES HORLOGES, annoncé depuis trois ans et envisagé comme son testament, nourrie de références nombreuses à la vingtaine de longs-métrages (hors porno) tournés durant sa carrière entamée, en 1968, avec LE VIOL DU VAMPIRE. Si Rollin, décédé le 15 décembre 2010, réalisa finalement son ultime long-métrage en 2010 (LE MASQUE DE LA MEDUSE), LA NUIT DES HORLOGES nous permet d’explorer les méandres biscornus de son imaginaire, lesquels renvoient à la littérature de gare (ou « pulp ») et au cinéma fantastique des origines. Car le fantastique chez Rollin (à de rares exceptions comme les plus classiques et réalistes LA MORT VIVANTE ou LES RAISINS DE LA MORT) représente surtout une distorsion du réel et une plongée dans un monde fantasmé, plus riche et plus beau que le nôtre, dans lequel rien ne s’explique véritablement.

Pour apprécier LA NUIT DES HORLOGES (et la plupart des œuvres du cinéaste), il importe, par conséquent, de se débarrasser de ses oripeaux rationalistes et de rejeter le cartésianisme érigé en dogme (y compris dans moult réalisations fantastiques qui se perdent, au final, dans des explications positivistes) avant de plonger dans l’atmosphère onirique de ce film entièrement bâti autour des fantasmes de Rollin.

Largement autobiographique, pour ne pas dire prémonitoire, LA NUIT DES HORLOGES suit le parcours d’Isabelle, une jeune femme (Ovidie) partie à la rencontre de son oncle perdu de vue, un cinéaste récemment décédé nommé Michel Jean (alter ego évident de Rollin lui-même) qui, peut-être, ne serait pas réellement mort. Durant son voyage initiatique, Isabelle rencontre non pas le cinéaste lui-même (dont chacun parle mais que nul ne verra) mais les créatures issues de son esprit : fantômes, vampires, êtres surnaturels divers et variés, tous existent, du moins d’une certaine manière, matérialisé par la croyance de Rollin en leur pouvoir évocateur…

Par l’entremise de différentes portes nichées dans des horloges, Isabelle s’enfonce dans le monde mental de Michel Jean et accède à différents souvenirs qui sont autant d’étapes de son existence. Souvent nostalgique, parfois désabusé mais néanmoins imprégné d’une réelle foi dans le pouvoir de l’imaginaire et du cinéma, LA NUIT DES HORLOGES bat le rappel des fidèles collaborateurs du cinéaste, ceux qui l’on suivi, contre vent et marée, depuis ses débuts. A présent âgés, ces comédiens sont, par la magie du cinéma (mais aussi, avouons-le, d’un montage quelque peu sec) confrontés à leur propre image, issue des films antérieurs de Rollin qui plonge ainsi, par cette série de flashbacks réflexifs, dans son œuvre passée.

N’ayant jamais été réputé pour ses capacités de directeur d’acteurs, Jean Rollin laisse ses complices libres et se nourrit davantage de leur présence « physique » que de leur jeu, parfois approximatif et maladroit. Invités à ce « testament cinématographique », Françoise Blanchard, Dominique, Nathalie Perrey, Maurice Lemaître, Jean-Louis Philippe et même Jean-Pierre Bouyxou (pour un caméo vocal) répondent présents.

Tous ont été vus dans les précédentes œuvres du cinéaste (seule Brigitte Lahaie n’est, malheureusement, pas de la partie) et compensent, par leur conviction naïve, leur relatif manque de naturel devant la caméra. Certains ont connu une modeste carrière, d’autres avaient disparus des écrans depuis des années, voire des décennies (Maurice Lemaître n’avait rien tourné depuis LA VAMPIRE NUE, Dominique depuis LE FRISSON DES VAMPIRES, Jean-Louis Philippe depuis KILLING CAR, etc.) mais tous effectuent un dernier tour de piste dans l’univers atypique de Jean Rollin. Né quelques décennies plus tôt, le metteur en scène aurait d’ailleurs pu se priver de dialogues pour utiliser le seul vecteur visuel.

Fil conducteur du métrage, la belle Ovidie déambule, elle, dans les mondes oniriques du metteur en scène et apporte à l’entreprise sa grâce féline et son potentiel érotique. Ce coquin de Rollin ne résiste d’ailleurs pas au plaisir de la dénuder lors du derniers tiers du métrage et lui offre quelques séquences mémorables, notamment la visite d’une sorte de musée macabre (filmée à Florence). Jamais Rollin n’a été aussi bien servi par une actrice: Ovidie est si envoutante et magnétique que le spectateur en oublie les faiblesses du film pour se focaliser sur sa beauté. La voir parcourir les décors coutumiers du cinéaste est mémorable, tout comme l’apparition de Brigitte Lahaie nue et armée d’une faux meurtrière lors du climax de FASCINATION.

Par sa seule présence, Ovidie sert admirablement cette déambulation poétique et surréaliste, véritable promenade avec l’amour et la mort à laquelle nous convie un Rollin confiant dans le pouvoir du cinéma, porte vers l’immortalité d’un auteur au crépuscule de son existence : au cinéma, dit-il par l’intermédiaire de ses personnages, tout est plus beau, y compris la mort elle-même. Chant du cygne de Jean Rollin, LA NUIT DES HORLOGES constitue une belle fin de carrière pour le cinéaste qui, après bien des galères et des projets impersonnels, livre un de ses meilleurs films depuis le fascinant FASCINATION, sorti trois décennies auparavant.

Cette œuvre tellement passéiste qu’elle en devient intemporelle mérite donc la découverte et se savoure, sans cynisme, comme un témoignage précieux sur un cinéaste éternellement incompris, voire méprisé.

 

Fred Pizzoferrato - Avril 2013