PERVERSION STORY - LA MACHINATION
Titre: Una sull'altra
Réalisateur: Lucio Fulci
Interprètes: Jean Sorel

 

Marisa Mell
Elsa Martinelli
John Ireland
Alberto de Mendoza
Riccardo Cucciolla
Faith Domergue
Année: 1969
Genre: Giallo
Pays: Italie
Editeur  
Critique:

Ce thriller teinté d’érotisme, écrit et réalisé par Lucio Fulci, s’inscrit dans la vague du giallo « première manière », dit « de machination » avant les hécatombes lancées par Dario Argento et ses suiveurs.

Plus porté sur la psychologie, le drame et les atmosphères troubles que les crimes en série, ces métrages se situent dans la continuité des classiques du cinéma noir américain des années ’40 et développent généralement le traditionnel triangle amoureux de la femme, le mari et la maîtresse. Sauf que, années ’60 et libération des mœurs oblige, les gialli de cette époque y ajoutent davantage d’éléments sulfureux, la maîtresse pouvant être (comme ici) bisexuelle afin de compliquer une intrigue déjà tortueuse.

A San Francisco, le célèbre docteur George Dumurier (Jean Sorel, beau gosse marseillais qui connut une belle carrière en Italie après avoir eu le rôle principal du BELLE DE JOUR de Bunuel) dirige une clinique privée renommée mais en proie à divers scandales. Son épouse, Susan (Marisa Mel, vue dans DANGER : DIABOLIK, LE TUEUR A L’ORCHIDEE ou CASANOVA 70), malade, succombe à une crise d’asthme et lui laisse un million de dollars en héritage. Cette somme attire l’attention de la police tant le couple semblait au bord de la rupture, George entretenant une relation avec la belle Jane quasiment au vu de tous.

La situation se complique encore lorsque George rencontre une strip-teaseuse, Monica Weston, quasi sosie de son épouse disparue et prête à vendre son corps à George ou Jane si ceux-ci le désirent...

Dans la lignée de divers classiques (LES DIABOLIQUES et SUEURS FROIDES, bien évidemment mais également plusieurs polars et films noirs des années ‘40), PERVERSION STORY développe sa machination avec beaucoup de réussite même si l’intrigue, elle, n’est pas vraiment originale. On remarque d’ailleurs de nombreuses similitudes avec LIZ ET HELEN, réalisé peu avant par Riccardo Freda…sur un scénario de Fulci lui-même.

Le canevas du triangle amoureux perturbé par le meurtre demeure de toute manière un lieu commun à de nombreux giallo de la fin des années ’60, souvent construits sur ce modèle (L’APPEL DE LA CHAIR, PARANOIA,…). Mais les qualités de PERVERSION STORY sont suffisantes pour transcender cet écueil et permettre au métrage de s’imposer comme un des meilleurs thrillers italiens des sixties.

L’interprétation, tout d’abord, s’avère de première classe, dominée par Jean Sorel en playboy décontracté piégé dans une machination mortelle. Pas vraiment sympathique, ce « héros » est présenté comme un escroc qui reste avec son épouse malade pour profiter d’une fortune dépensée dans les bras de sa maîtresse. Cependant, il n’est clairement pas l’assassin de sa femme et Fulci va, progressivement, nous rapprocher de ce personnage traqué, piégé par une conspiration perverse qui pourrait le mener à la chambre à gaz. Sorel, quoique pas toujours très expressif, est ici adéquatement dirigé par Fulci, lequel utilise à bon escient son jeu limité et son côté légèrement ahuri et désorienté.

Marisa Mell, de son côté, se montre excellente dans un double rôle, celui de l’épouse rapidement hors jeu et celui d’une strip-teaseuse / prostituée qui révèle régulièrement aux spectateurs ses charmes appréciables. Enfin dans le rôle secondaire de l’indispensable inspecteur de police, nous retrouvons avec plaisir John Ireland (SPARTACUS, SALON KITTY) dans une belle composition.

Les séquences dénudées (quoique moins nombreuses que le titre et le sujet ne le laissent espérer) sont réussies et adroitement composées. Elles privilégient la suggestion et les effets de style, comme en témoigne la première scène érotique, filmée à travers des draps avec une belle recherche esthétique.

Particulièrement inspiré, Fulci met sa une mise en scène inventive au service d’un scénario malin et, sans sombrer dans le tape à l’œil, livre quelques passages virtuoses. Le cinéaste se permet aussi de beaux split-screens parfaitement maîtrisés, comme celui du laboratoire, qui dynamise complètement cette scène et la rend mémorable.

La photographie, dans son ensemble, est d’ailleurs classieuse et superbe, invitant à une belle ballade dans les rues d’un San Francisco ensoleillé formidablement filmé tout en évitant les habituels clichés de cartes postales. La musique de Riz Ortolani épouse, pour sa part, l’intrigue à la perfection et alterne « lounge » décontracté et morceaux d’inspiration jazzy et mélancolique du plus bel effet.

Malheureusement, en dépit de toutes ses qualités, PERVERSION STORY s’avère un peu décevant dans son dernier tiers. Si l’explication de la machination arrive de manière abrupte mais reste bien menée et globalement crédible, la suite, soit une vingtaine de minutes, manque terriblement de nerf. Les tentatives de l’avocat pour empêcher l’exécution du héros (détenu dans le couloir de la mort de Saint Quentin) ne masquent pas complètement l’aspect convenu de cette dernière partie.

La conclusion ironique reste, elle, trop classique et forcée pour convaincre, d’autant qu’elle parait plaquée sur l’intrigue pour sauvegarder la morale. Un retournement souvent vu dans le giallo mais malheureusement pas pleinement réussi et trop prévisible pour convaincre.

Malgré ces quelques réserves, PERVERSION STORY demeure un des meilleurs exemples du « giallo de machination » et une belle réussite à l’actif d’un Lucio Fulci décidément étonnant dont on ne se lasse pas de découvrir les métrages « oubliés » ou « masqués » par sa célèbre tétralogie gore tournée à la charnière des seventies et des eighties.

 

Fred Pizzoferrato - Août 2011