PRIME CUT - CARNAGE
Titre: Prime Cut
Réalisateur: Michael Ritchie
Interprètes: Lee Marvin

 

Gene Hackman
Sissy Spacek
Angel Tompkins
Gregory Walcott
Janit Baldwin
William Morey
Année: 1972
Genre: Thriller / Comédie noire
Pays: USA
Editeur Carlotta Films
Critique:

Réalisé en 1972 par Michael Ritchie, alors considéré comme un grand espoir du Septième Art (la suite de sa carrière, qui passe par GOLDEN CHILD et AUTANT EN EMPORTE FLETCH viendra, hélas, démentir cette assertion), PRIME CUT (alias CARNAGE) est un long-métrage étrange et singulier, plus surprenant que totalement convaincant mais dont la vision reste, quatre décennies plus tard, largement conseillée.

Son scénario, assez basique dans ces grandes lignes, reprend un schéma classique de la série B américaine mais y ajoute des scènes décalées, tour à tour humoristiques, délirantes, violentes, malsaines ou proches du Grand-Guignol. Un cocktail pas toujours aisé à avaler pour un public avide de cloisonnement (est-ce un polar ? Une comédie noire ?) mais cependant suffisamment original pour contenter l’amateur de curiosités.

Nick, un dur à cuire de la mafia de Chicago (Lee Marvin, impeccable), est envoyé à Kansas City pour récupérer les 500 000 dollars « empruntés » par le caïd local, Mary Ann (Gene Hackman). Ce-dernier, en compagnie de son frère Weenie, pratique l’élevage intensif de jeunes filles destinées à alimenter les réseaux de prostitution et utilise comme couverture un abattoir, lequel s’avère bien pratique pour transformer en saucisse ses ennemis. Nick et trois gangsters débarquent à Kansas City, sauvent une prostituée nommée Poppy (Sissy Spacek) de la drogue et réclament leur dû à un Mary Ann peu coopératif. Pour compléter encore une situation potentiellement explosive, Clarabelle, devenue la femme de Mary Ann, renouerait bien avec son ancien amant, Nick.

Débutant par une scène dans un abattoir montrant de la viande (on apprend par la suite qu’il s’agit d’un être humain) transformée en saucisse, PRIME CUT se poursuit par une série de vignettes qui tranchent parfois avec le ton général, plutôt morbide, du long-métrage. Nous visitons, par exemple, une foire agricole peuplée de rednecks sudistes bas du front dont les divertissements vont du concours du meilleur lait à celui du meilleur barbecue en passant par le tir aux dindons.

Dans cet environnement quasi surréaliste, proche d’un DELIVRANCE (ou même, pour les plus bisseux, de 2000 MANIACS) un couple mal assorti (un tueur granitique avare en paroles et une jeune fille forcée à la prostitution) fuit les hommes du boss local de la pègre sous les applaudissements des ruraux parmi lesquels on trouve, en vrac, bouseux, gamins et représentants de l’ordre. La poursuite se prolonge dans un champ de blé magnifiquement cadré par un scope majestueux et s’interrompt pour quelques secondes apaisées et bucoliques, pratiquement hors du temps, en plans très larges.

Ensuite, le facétieux Michael Ritchie parodie Hitchcock et envoie aux trousses de ses fugitifs une énorme moissonneuse batteuse que des cadrages agressifs transforment en véritable monstre douée d’une vie propre. Le cinéaste place sa caméra derrière les immenses « mâchoires » de l’outil et filme longuement la destruction d’une voiture, littéralement dévorée par le métal.

D’autres scènes alternent encore l’humour, l’horrible et la fantaisie avec une verve réjouissante et une liberté de ton devenue rare aujourd’hui. Michael Ritchie explore, par exemple, une ferme où des jeunes vierges sont élevées comme du bétail avant d’être vendues sur le marché de la prostitution pour vingt dollars le kilo. Lee Marvin, impassible mais habité d’un code de l’honneur personnel, sauve l’une d’elles et la traite avec respect tout en l’exhibant, affublée d’une robe transparente, dans un restaurant huppé. Une scène incongrue dans laquelle le comique se teinte d’une véritable émotion mais aussi d’une pointe de malaise.

PRIME CUT se permet, ainsi, de nombreux passages qui partent en vrille et jouent des codes du film noir pour les détourner avec virulence (Marvin se rend sur le bateau de son ancienne maîtresse, devenue la régulière de son ennemi, et détache les amarres pour la renvoyer d’où elle vient, au fin fond du Missouri).

Le rythme lent, fait de cassures et de changements de ton déstabilisant, de la première heure s’accélère cependant lors d’un climax attendu au cours duquel les gangsters de Chicago rencontrent leurs homologues de Kansas City pour un règlement de comptes nihilistes dans la tradition du western. Un « gunfight » qui rappelle le cinéma de Sam Peckinpah et, en particuliers, LA HORDE SAUVAGE. Une fois encore, Ritchie mêle violence, tragédie et humour absurde lors de moments irréels, le méchant essayant, par exemple, de poignarder Lee Marvin à coup de…saucisse !

A l’image de son intrigue lâche et ponctuée de moments déjantée, la mise en scène de PRIME CUT passe de plans majestueux (comme ce ciel orageux absolument superbe qui annonce la venue des « cavaliers de l’apocalypse » menés par Marvin) à d’autres tournés à l’arrache mais portés par une énergie typique à la série B. En dépit du remontage du film contre la volonté de Ritchie, PRIME CUT demeure maîtrisée et réalisé avec suffisamment de panache et de rugosité pour contenter les amateurs de polar burnés.

PRIME CUT n’atteint pas toujours sa cible (on ne rit pas à certains gags et on sourit devant des passages voulus sérieux) et parait parfois foutraque dans ses dérapages et ruptudes de ton mais reste, en dépit de ses défauts (et un peu grâce à eux), une pièce de cinéma semblable à nulle autre.

Evoquant John Boorman (LE POINT DE NON RETOUR) et Sam Peckinpah, parodiant Hitchcock (LA MORT AUX TROUSSES) et annonçant même Tobe Hooper (les rednecks auraient pu figurer dans les deux premiers MASSACRE A LA TRONÇONNEUSE), le film de Ritchie frôle, par ses outrances, le statut de cult-movie et mérite donc une redécouverte attentive pour les cinéphiles curieux.

En bonus d’un dvd très joliment remasterisé et aux images magnifiques, Carlotta propose un entretien d’une vingtaine de minutes entre le « cinéphile professionnel » Jean-Pierre Dionnet et le réalisateur Frédéric Schoendoerffer. Ce document, intitulé « A la croisée des chemins » évoque la place particulière d’un film se situant, selon eux, entre le cinéma hollywoodien classique et le Nouvel Hollywood. Les propos échangés sont d’un intérêt variables (Schoendoerffer ne peut s’empêcher de placer le terme si à la mode et trop galvaudé de nanar pour qualifier certaines scènes !) mais remettent le long-métrage en perspective et le bonus mérite donc une vision, ce qui, à l’heure des documents promotionnels formatés, mérite d’être souligné.

 

Fred Pizzoferrato - Août 2011