RASPOUTINE LE MOINE FOU
Titre: Rasputin: The Mad Monk
Réalisateur: Don Sharp
Interprètes: Christopher Lee

 

Barbara Shelley
Richard Pasco
Francis Matthews
Suzan Farmer
Renée Asherson
Dinsdale Landen
Année: 1966
Genre: Aventures / Fantastique
Pays: USA
Editeur  
Critique:

Personnage historique étrange et mystérieux, Grigori Raspoutine (né en 1869 et assassiné en 1916) se prétendait moine et était considéré comme un mystique doté de puissants pouvoirs magiques. Même si il se marie à 19 ans et sera le père de cinq enfants, Raspoutine reste fameux pour ses multiples aventures érotiques. Vivant d’abord en ermite il effectue, en 1894, un très long pèlerinage à pied qui le mène en Grèce et rencontre bien des moines au cours de son voyage, ne revenant chez lui qu’au bout de plus de deux ans d’errance.

Raspoutine se bâtit alors une réputation de grand guérisseur et attire de plus en plus de fidèles tout en prenant peu à peu ses distances avec la religion orthodoxe. Menant une vie de débauches, Raspoutine arrive ensuite à Saint-Pétersbourg et devient finalement proche de la grande Tsarine dont il guérit le fils souffrant d’hémophilie. Exerçant de plus en plus d’influences sur la famille impériale, grand séducteur, Raspoutine sera finalement assassiné en décembre 1916 par les partisans des Romanov qui n’hésiteront pas à l’empoisonner, l’abattre de trois coups de pistolets et finalement à le noyer dans l’eau glacée…le poison et les balles n’ayant pas suffi à le tuer !

Une personnalité aussi riche se devait d’inspirer le cinéma et on note logiquement une longue série de films mettant en scène Raspoutine, et ce dès 1917. Dans les trente années suivantes on verra sur les écrans une dizaine de long-métrages consacrés au personnage, parmi lesquels RASPOUTINE ET SA COUR, LA TRAGEDIE IMPERIALE et le RASPOUTINE de 1954 avec Pierre Brasseur dans le rôle titre. Dans les années 60 se succédèrent encore LES NUITS DE RASPOUTINE, RASPOUTINE LE MOINE FOU et J’AI TUE RASPOUTINE, puis vinrent bien d’autres versions plus ou moins romancée de la vie du mystique, dont un célèbre et luxueux porno en costumes de 1984 nommé LES ORGIES DE RASPOUTINE.

La version qui nous occupe, produite par la Hammer en 1966, reprend les éléments principaux de l’existence de Raspoutine mais n’accorde guère d’importance aux considérations politiques ou à la réalité historique. L’essentiel du métrage se centre sur le moine, incarné avec une belle prestance par un Christopher Lee assez halluciné qui lui confère beaucoup de crédibilité. L’acteur se surpasse ici dans son rôle de séducteur, de buveur, de grand fêtard participant à des concours de beuveries, dansant avec énergie dans les tripots mal famé ou attirant dans son lit les plus belles femmes de Russie par son regard hypnotique et ensorcelant.

Le traitement de l’intrigue historique par la Hammer, typique de la firme pourrait on dire, consiste à ne garder que les faits les plus inquiétants attribués à Raspoutine, ici clairement assimilé à un être maléfique capable de tuer ses ennemis par une simple suggestion ou de contrôler les actes d’autrui afin d’assouvir ses ambitions mégalomanes. Il est toutefois regrettable que la Hammer n’ait pas voulu (à moins que la compagnie se soit vue freinée par crainte de la censure ?) donner davantage dans l’exploitation, tant le matériel se prêtait à des excès de toutes sortes. En dépit de nombreuses possibilités scabreuses ou cruelles, le métrage se révèle assez timoré et plutôt léger en termes de sexe et de violences, ce qui n’empêche pas sa vision d’être fortement divertissante.

Malheureusement, en dépit de ses qualités, RASPOUTINE LE MOINE FOU manque souvent d’une certaine ampleur, accordant trop peu de temps aux aspects politiques du récit, passant d’une scène à l’autre sans véritable progression dramatique, la durée trop réduite obligeant le cinéaste à isoler une série de saynètes sans les développer suffisamment. Le budget restreint peut probablement également être incriminé, tant Don Sharp se voit obliger de circonscrire l’action dans une poignée de décors sans se risquer en extérieurs. La mise en scène sera donc confinée dans les appartements de Raspoutine, le palais impérial ou une auberge, nous privant d’une vue plus large du contexte décrit. Pourtant, même si Don Sharp (réalisateur des deux premiers FU MANCHU et du BAISER DU VAMPIRE) est loin de posséder la renommée de Terence Fisher, Freddie Francis, John Gilling ou Roy Ward Baker, il parvient à tirer le meilleur parti de ses limitations budgétaires en resserrant le récit sur le seul Raspoutine, quasiment présent dans toutes les scènes et accentue le côté outré du récit, virant parfois à l’auto-parodie « grotesque » mais parvenant également à véhiculer la dangerosité du moine fou avec une certaine réussite.

Evidemment, l’aspect biographique et la réalité historique en prennent un coup une fois le « traitement Hammer » appliqué sur la vie du mystique. Les buts de Raspoutine restent donc ténébreux, les alliances et inimités qu’il se crée avec diverses personnalités haut placées de la Russie impériale à peine esquissées et les raccourcis laissent parfois le spectateur dubitatif. Mais Christopher Lee s’avère à ce point intéressant et exalté dans son incroyable numéro d’acteur qu’il sauve complètement le film pour en faire un petit monument de méchanceté absolument réjouissant.

Ni bio-pic sérieux, ni film véritablement fantastique, horrifique ou historique, RASPOUTINE LE MOINE FOU embrasse plusieurs genres pour transformer l’inquiétant personnage en une sorte d’antihéros de bande dessinée particulièrement réjouissant au service d’un métrage certes imparfait mais toujours agréable et divertissant.

 

Fred Pizzoferrato - Septembre 2009