LES NUITS ROUGES DU BOURREAU DE JADE
Titre: Red Nights
Réalisateur: Julien Carbon, Laurent Courtiaud
Interprètes: Frédérique Bel

 

Carrie Ng
Carole Brana
Stephen Wong Cheung-Hing
Maria Chen
Kotone Amamiya
Jack Kao
Année: 2009
Genre: Thriller
Pays: Hong Kong / France / Belgique
Editeur  
Critique:

Français passionnés par le cinéma asiatique, Julien Carbon et Laurent Courtiaud se signalent en 1999 en rédigeant le scénario de RUNNING OUT OF TIME, un des meilleurs polars hongkongais de ces dernières années. Poursuivant leur carrière de scénaristes (LE TALISMAN, BLACK DOOR et le piteux mais distrayant BLACK MASK 2), les duettistes prennent le temps de peaufiner leur premier long-métrage en tant que réalisateurs, LES NUITS ROUGES DU BOURREAU DE JADE. Ce-dernier constitue un superbe livre d’images rendant un hommage vibrant à toute une page du cinéma bis de ces cinquante dernières années et, en dépit d’un accueil critique contrasté et de quelques faiblesses, proclamons le d’entrée, le résultat s’avère une expérience enthousiasmante de grande qualité.

Le principal reproche que l’on pourrait adresser au métrage de Carbon et Courtiaud réside, sans doute, dans cette intrigue rachitique, proche du simple argument, d’autant que le duo a forgé ses armes en tant que scénaristes. Toutefois, ce défaut se trouve en partie compensé par des idées brillantes, à l’image des scènes d’opéra cantonais utilisés comme un chœur antique pour raconter la légende servant de base au scénario, celle du Bourreau de Jade et de son mortel poison. Des passages qui, en outre, ancrent davantage le film dans la culture asiatique et lui évitent de pesants bavardages en choisissant de commenter l’action via le chant.

Nous suivons donc plusieurs protagonistes, à commencer par la mystérieuse Carrie (la toujours très belle Carrie Ng), laquelle s’inspire du Bourreau de Jade, exécuteur des tortures raffinées commanditées par le premier empereur de Chine. Ce-dernier était passé maître dans l’art d’infliger les plus cruelles souffrances à l’aide de griffes d’acier et d’un poison censé procurer une extase de plaisir et de douleur. La belle Carrie, aidée de son amant, cherche à s’emparer du poison en question, actuellement en possession de Catherine, une Française recherchée par la police et venue se réfugier à Hong Kong. Mais une trafiquante d’antiquité, Sandrine, et un patron de la pègre, Monsieur Ko, sont, eux aussi, sur la piste de la légendaire potion.

Sous un titre intrigant renvoyant aux serials, à la littérature de gare façon Fu Manchu, aux Wu Xia de la Shaw Brothers et, bien évidemment, aux giallos se cache une œuvre vénéneuse, sensuelle et visuellement superbe s’inspirant de tous les sous-genres précités pour aboutir à un ensemble fétichiste et fantasmatique. L’Asiatique Carrie Ng (NAKED KILLER, SEX AND ZEN) et la Française blonde Frédérique Bel, pas toujours convaincante mais indéniablement hitchcockienne en dépit d’une interprétation à l’amateurisme parfois agaçant, se livrent à un jeu du chat et de la souris dans un Hong Kong sublimé par une photographie splendide.

Les cinéastes alternent, en effet, les plans ensoleillés à la lumière caressante et les scènes nocturnes utilisant un éclairage fortement contrasté rappelant, bien évidemment, Dario Argento et Mario Bava. Focalisés sur la souffrance et le plaisir, Carbon et Courtiaud proposent par conséquent un film déviant, baigné dans le sadomasochisme, transformant les protagonistes féminines (les hommes n’ayant qu’un rôle secondaire) en purs objets sexuels irradiant de désir.

Les deux complices, manifestement « dans leur trip », filment avec sensualité les corps dénudés, ligotés, martyrisés, captant chaque soupir de plaisir et chaque râles d’agonie avec la même emphase. Fétichistes, ils laissent leur caméra glisser sur les jambes des demoiselles et assument leur dévotion envers les pieds féminins, surtout s’ils portent des escarpins sexy. Si la première scène est formidable, la séquence la plus mémorable reste probablement celle au cours de laquelle Carrie Ng, lascive à souhait, donne sa recette pour confectionner le parfait Dry Martini. Après une longue préparation du cocktail, la belle le déguste du bout des lèvres avant de le verser sur les plaies sanglantes d’une de ses victimes ligotée et écorchée vive.

Des mises à morts excessives et outrageusement sexualisées exécutées par une Carrie Ng séductrice et psychopathe renvoyant Ilsa au rang d’amatrice peu inspirée. Rendant également hommage aux polars à l’ancienne, le dynamique duo propose, en outre, une poignée de fusillades de haute volée, dont une magnifique séquence utilisant magistralement le split-screen à la manière des classiques des seventies. Dommage que la confrontation finale demeure en deçà des attentes et se révèle un peu trop conventionnelle pour pleinement convaincre, un léger bémol qui ne pèse finalement pas bien lourd face à la profusion de scènes marquantes et d’images sublimes envahissant l’écran.

Sensitif, LES NUITS ROUGES DU BOURREAU DE JADE convoque une bonne dose d’érotisme dans ses scènes de tortures mais ne se départit jamais d’une classe évidente et d’une mise en scène inspirée. Chacun des plans devient, dès lors, un véritable tableau à la composition étudiée et à l’esthétisme foudroyant. Beaucoup plus digeste que l’intéressant et similaire (mais bien trop long) AMER, l’œuvre de Carbon et Courtiaud s’impose, en dépit de ses défauts évidents (une intrigue légère et accessoire, le jeu hésitant de Frédérique Bel) comme une expérience visuelle incroyable et un des plus bel hommages possible à tout un pan du cinéma populaire.

Les cinéphiles biberonnés au cinéma populaire des sixties et des seventies ne pourront logiquement que s’agenouiller devant la splendeur de ces NUITS ROUGES DU BOURREAU DE JADE aussi fascinant que référentiel. La délicate épreuve du premier long-métrage s’avère largement gagnée pour les talentueux Frenchies, autrefois responsables de l’excellent magazine spécialisé HKMag.

En tout cas, nous suivrons leur carrière avec attention car, avec un meilleur scénario et un sens visuel intact, nos compères risquent fort d’accoucher d’un chef d’œuvre et c’est bien tout le mal qu’on leur souhaite !

Ce film a été présenté au Festival du Film Fantastique de Bruxelles 2011 .

 

Fred Pizzoferrato - Avril 2011