LES DERNIERS CRIS DE LA SAVANE
Titre: Ultime grida della savana / Savage Man Savage Beast / Death Show
Réalisateur: Antonio Climati & Mario Morra
Interprètes: Alberto Morravia (narrateur)

 

 
 
 
 
 
 
Année: 1975
Genre: Mondo
Pays: Italie
Editeur  
Critique:

Après le succès de MONDO CANE, le « mondo » connut une réelle popularité sur les écrans au point que plusieurs cinéastes prirent le train en marche. Angelo et Alfredo Castiglioni, par exemple, réalisèrent SECRET AFRICA et AFRICA EROTICA avant qu’Antonio Climati ne se lance à son tour dans l’aventure du « documenteur ».

Ayant travaillé sur les premiers films de Prosperi et Jacopetti, le metteur en scène débutant s’associe au monteur Mario Morra pour concocter leur célèbre « trilogie sauvage ». LES DERNIERS CRIS DE LA SAVANE, sorti en 1975, en est le premier volet et marque un retour au style du MONDO CANE originel, plus « léger » que la plupart des titres tournés à la même époque, en particuliers ceux des Castiglioni.

Un humour volontaire, proche de la parodie, ponctue ainsi plusieurs séquences tandis que des passages très « peace and love » s’intercalent entre les moments les plus cruels afin, probablement, de détendre l’atmosphère. Climati et Morra, au lieu de se contenter de livrer une suite de vignettes plus ou moins spectaculaires, se focalisent également sur un sujet unique, à savoir la chasse, qui sera exploré en long et en large durant le long-métrage et lui donnera par là même une appréciable unité.

LES DERNIERS CRIS DE LA SAVANE débute par la vue d’un chasseur dans ses œuvres puis se poursuit lors d’un festival hippie où des jeunes réclament « plus d’animaux, moins de fusils » et se demandent pourquoi on tue leurs « frères animaux ». Une chanson sirupeuse et la vision de couples dévêtus complètent la séquence, laquelle se termine par un plan sur un petit singe en peluche, ce qui permet une transition rêvée vers la jungle où un primate tombe sous les coups d’un léopard.

Au fil des scènes, d’autres animaux meurent, sous les coups de prédateurs ou de chasseurs : le film suit par exemple les aborigènes d’Australie qui utilisent des javelots pour tuer des kangourous ou des boomerangs pour abattre de grandes chauves-souris. La portée religieuse de la chasse est également envisagée par différentes saynètes : des indigènes boivent le sang de leur proie, pratiquent le cannibalisme pour renforcer leurs aptitudes guerrières ou se masturbent dans des trous creusés dans le sol afin de le fertiliser.

Le long-métrage s’intéresse par la suite à la chasse à courre et s’oriente vers la comédie pure en présentant une communauté folklorique, la Wild Fox Association, dont les membres versent un laxatif dans les boissons d’une poignée de chasseurs pour les empêcher de poursuivre un renard. LES DERNIERS CRIS DE LA SAVANE questionne encore les différentes stratégies permettant de sauver les espèces menacées, par exemple en les plaçant en sureté dans des jardins zoologiques.

Le point d’orgue du long-métrage survient alors, judicieusement placé à mi-parcours et il s’agit, bien sûr, de la séquence longuement débattue concernant Pit Dernitz. Ce touriste imprudent quitte son véhicule au milieu d’un safari pour être dévoré par des lions sous les yeux horrifiés de sa famille. Quoiqu’il soit probablement truqué, ce passage n’en reste pas moins efficace et bien plus convaincant que les « agressions animales » similaires vues dans d’autres mondo comme FUREUR SAUVAGE ou FACE A LA MORT.

Afin d’arrondir les angles, LES DERNIERS CRIS DE LA SAVANE retourne aux hippies, toujours occupés à faire l’amour et non la guerre, entre autre sur l’île de Wight, ce qui permet aux cinéastes de caser de nouvelles séquences de nudité gratuites et joyeuses empreintes d’un érotisme naturel plaisant. La chasse est, à nouveau évoquée, tout comme le problème des pingouins incapables de pêcher à cause de la pollution.

L’Homme, pour sa part, utilise les armes non pour vivre mais plutôt pour exprimer sa virilité et entretient, forcément, une fascination trouble pour les fusils. De superbes images d’ours kodiak se battant pour dévorer des saumons en Alaska sont suivies par un sujet sur la fauconnerie et les diverses utilisations faites par l’Homme des talents de chasseur de l’animal. L’humour intervient lors d’un combat entre une lionne et un buffle sur lequel est plaqué une musique à connotation tauromachique, ponctuée de « Olé » enthousiastes.

Une seconde scène atroce, supposée filmée par un amateur, survient et secoue les plus endurcis, quoiqu’il s’agisse d’une évidente fabrication, d’ailleurs avérée depuis. Quelques mercenaires sud-américains traquent et capturent un indigène avant de le castrer et de lui enfoncer dans la bouche son pénis tranché. Ensuite, le pauvre homme est scalpé puis carrément décapité par ses bourreaux souriants et satisfaits. Les maquillages gore, même rudimentaires, sont très efficaces et le passage, même truqué, possède une force dérangeante réelle qui inspira probablement Ruggero Deodato pour le climax de son futur CANNNIBAL HOLOCAUST.

Contrairement à la plupart des mondos, LES DERNIERS CRIS DE LA SAVANE se suit sans ennui et se révèle relativement plaisant, si tant est que ce terme puisse s’appliquer à un tel documentaire « choc ».

En dépit de séquences manifestement fabriquées ou incluses pour leurs seules vertus « comiques », le film maintient l’intérêt, ne serait-ce que par son effort louable d’approfondir un seul sujet au lieu de se disperser dans une suite de vignettes hâtivement assemblées. La musique, pour sa part, s’avère très agréable et sert admirablement les images, souvent impressionnantes et joliment photographiées.

La narration, assurée par l’écrivain Alberto Moravia (ou Georges de Caunes dans la version française), se montre, elle, instructive, concernée et solennelle, apportant aux différentes séquences un rythme indéniablement fascinant, voire hypnotique.

La réussite du film et son succès public amenèrent d’ailleurs les cinéastes à récidiver l’année suivante avec une « suite », THIS VIOLENT WORLD. Puis, ils réalisèrent, en 1983, un SWEET AND SAVAGE composé en grande partie de « chutes » de leurs deux premiers mondo et, avant de se retirer du cinéma, Antonio Climati, seul, s’essaya à la fiction avec un CANNIBAL HOLOCAUST 2 : L’ENFER VERT, sorti en 1988.

Entre documentaire de bonne tenue, œuvre de réflexion plus ou moins convaincante et film d’exploitation complaisant, LES DERNIERS CRIS DE LA SAVANE parvient à trouver sa voie, usant de l’humour pour alléger l’atmosphère et alternant avec efficacité scènes « chocs » et passages majestueux célébrant la nature sauvage et indomptée. Le tout se regarde alternativement fasciné, émerveillé ou écoeuré mais, en tout cas, sans ennui et, pour un mondo, ce n’est déjà pas si mal.

Cette chronique a été originellement publiée dans Medusa 24

 

Fred Pizzoferrato - Janvier 2014