LA SENTINELLE DES MAUDITS
Titre: The Sentinel
Réalisateur: Michael Winner
Interprètes: Chris Sarandon

 

Cristina Raines
Martin Balsam
John Carradine
Ava Gardner
Arthur Kennedy
Burgess Meredith
Christopher Walken
Année: 1977
Genre: Fantastique / Horreur
Pays: USA
Editeur  
Critique:

THE SENTINEL Le cinéma fantastique d’inspiration théologique connut une forte popularité au cours des années ’70, alimenté par les rumeurs alarmistes concernant l’existence, en plein cœur de notre société occidentale dite civilisée, de sectes sataniques.

Selon les journaux à sensations, ces dangereux personnages enlèvent des jeunes filles et sacrifient des nouveaux nés au cours de rites impies. Lancé par le succès de ROSEMARY’s BABY, la vague démoniaque s’amplifie suite au triomphe de L’EXORCISTE et se poursuit avec LA MALEDICTION, LA PLUIE DU DIABLE, L’ANTECHRIST, HOLOCAUSTE 2000, AMITYVILLE, etc.

Réalisé en 1977, le trop méconnu LA SENTINELLE DES MAUDITS s’impose pourtant comme une des plus belles réussites de ce fantastique « satanique » et mérite d’être redécouvert par tous les amateurs d’épouvante bien menée.

Un mannequin nommée Alison Parker recherche un appartement à New York. En dépit du souhait de son copain, l’avocat Michael Lerman, de vivre en couple, la jeune femme désire préserver son indépendance et insiste pour s’établir dans son propre logement. Alison pense trouver la perle rare dans une vaste demeure louée pour une bouchée de pain. Elle s’y installe, accueillie par les autres locataires, d’étranges personnages comprenant un prêtre aveugle, un vieil excentrique et un couple de lesbiennes très entreprenantes. Peu après, Alison commence à souffrir de douleurs et d’insomnie et se remémore un passé douloureux, de sa tentative de suicide au comportement inapproprié de son père, adepte d’orgies et aujourd’hui décédé. Avec l’aide de Michael, la jeune femme mène l’enquête sur l’immeuble dans laquelle elle réside, exhumant une incroyable vérité…

Réalisateur londonien longtemps sous estimé mais doté d’un métier solide, Michael Winner reste essentiellement connu pour la saga UN JUSTICIER DANS LA VILLE dont il signa les trois premiers épisodes mais on lui doit également le western LES COLLINES DE LA TERREUR, le très violent LE CERCLE NOIR, le remake du GRAND SOMMEIL ou le thriller SCORPIO. Sa contribution au fantastique se limite à cette SENTINELLE DES MAUDITS au CORRUPTEUR, la préquelle des INNOCENTS, interprété par Marlon Brando.

Comme la plupart des « films sataniques » précités, LA SENTINELLE DES MAUDITS met tous les atouts dans son jeu pour offrir une œuvre mémorable. Le scénario adapte un roman à succès, écrit en 1974 par Jeffrey Konvitz, et rassemble un casting cinq étoiles comprenant quelques vétérans prestigieux comme Ava Gardner, John Carradine, Burgess Meredith, Martin Balsam, Eli Wallach, José Ferrer ou Arthur Kennedy. A leurs côtés, LA SENTINELLE DES MAUDITS convoque de jeunes étoiles montantes comme Chris Sarandon et Christopher Walken, sans oublier Tom Béranger, Jeff Goldblum et, dans le rôle principal, la quasi débutante Christina Raines.

Le spécialiste des effets visuels Albert Whitlock et le génie des maquillages spéciaux Dick Smith complètent le générique. Fonctionnant à la manière d’un puzzle dont les pièces s’ajustent peu à peu jusqu’à une conclusion glaçante venant conclure l’énigme de manière surprenante et brutale, LA SENTINELLE DES MAUDITS maintient l’attention en proposant diverses révélations choquantes. La violence et les aspects provocants ne sont pas négligés non plus et le métrage propose plusieurs scènes gore choquantes. De plus, Michael Winner n’hésite pas à présenter la nudité de manière frontale ou à jouer la carte du malaise comme en témoigne la masturbation d’une lesbienne devant l’héroïne peu à l’aise.

Ce climat dérangeant et malsain se manifeste encore dans un flashback glauque impliquant un père abusif et culmine lors du final particulièrement étrange au cours duquel le cinéaste utilise d’authentique « monstres de foire » (à la manière de FREAKS) pour déstabiliser le spectateur confronté à la difformité, la déviance et la cruauté.

Si certaines séquences tombent dans les travers du fantastique des années ’70 en usant et abusant des dialogues explicatifs, LA SENTINELLE DES MAUDITS reste une œuvre visuellement marquante, Michael Winner enfermant progressivement son héroïne dans un incroyable complot dont elle ne peut s’échapper. Débutant en Europe, dans une Italie férue de christianisme, le film se déplace ensuite dans un cadre urbain, celui de New York, métropole suintant la modernité dans laquelle, en apparence, les puissances démoniaques ont perdu tout pouvoir.

L’explication rationnelle, de nature psychanalytique, coexiste un temps avec l’influence surnaturelle, laquelle s’impose au fil des réponses glanées par l’héroïne dans sa quête de la vérité. Le métrage emprunte alors quelques pistes déjà explorées par ROSEMARY’s BABY, LA MALEDICTION ou le méconnu et angoissant TRAUMA mais parvient cependant à trouver son identité propre.

Si on reste sceptique face à certaines réactions, en particulier le souci de l’Eglise de cacher ce fameux portail, la science consommée de Winner permet de digérer les passages les moins crédibles et de se laisser emporter au cœur de cette implacable machination.

La qualité de l’interprétation constitue, bien sûr, un élément crucial pour la crédibilité de l’intrigue et chacun accomplit un travail exemplaire, en particulier John Carradine, terrifiant dans son rôle de prêtre aveugle gardien d’un secret innommable. La classique histoire de maison hantée devient aussi, progressivement, une intéressante méditation sur la religion et le libre-arbitre, la jeune femme ayant apparemment été choisie depuis sa naissance pour devenir cette « sentinelle » au service de Dieu. Un lourd prix à payer pour, enfin, trouver un sens à son existence jusque là futile.

En dépit de certaines faiblesses (à mi parcours, le métrage devient relativement prévisible), LA SENTINELLE DES MAUDITS reste un grand film fantastique qui mérite largement d’être réhabilité. Son scénario astucieux, associé à une mise en scène efficace et un casting impeccable en font une œuvre passionnante dont le climat malsain et angoissant fonctionne admirablement jusqu’à un climax mémorable et pessimiste.

 

Fred Pizzoferrato - Septembre 2012