LE CORBEAU
Titre: The Raven
Réalisateur: Lew Landers
Interprètes: Bela Lugosi

 

Boris Karloff
Lester Matthews
Irene Ware
Samuel S. Hinds
Spencer Charters
Inez Courtney
Année: 1935
Genre: Fantastique / Thriller / Epouvante
Pays: USA
Editeur Sidonis Calysta (collection les immortels de l'horreur)
Critique:

De tous temps, les nouvelles d’Edgar Allan Poe inspirèrent des cinéastes qui, bien souvent, se contentaient de reprendre un titre marquant et l’une ou l’autre idée pour proposer des métrages fort éloignés de la prose morbide de l’écrivain. Au début des années ’30, une première vague d’adaptations voit ainsi se succéder MURDERS IN THE RUE MORGUE, THE BLACK CAT et, enfin, THE RAVEN. Ce-dernier, cependant, se distingue des précédents par son intérêt marqué vis-à-vis de l’œuvre de Poe, dont un brillant chirurgien, incarné par Bela Lugosi, s’avère un amateur fanatique.

La jeune danseuse Jean Thatcher, victime d’un accident de voiture, risque de rester paralysée à vie et son fiancé, le docteur Jerry Halden, ne peut la sauver. Le père de la victime, un juge bien connu, propose à un des amis, chirurgien aujourd’hui à la retraite, Richard Vollin, de reprendre du service pour la soigner. Mais Vollin préfère se concentrer sur sa passion, à savoir la vie et les œuvres d’Edgar Allan Poe dont il est un connaisseur éclairé et un collectionneur fanatique. La seule manière de convaincre le chirurgien consiste, apparemment, à jouer la carte sensible en flattant son égo surdimensionné, ce que fait le Juge en présentant Vollin comme le seul espoir de sa fille. Flatté, Vollin accomplit un miracle et rend sa mobilité à la demoiselle accidentée. Malheureusement, l’admirateur de Poe finit par tomber amoureux de Jean et une relation trouble se noue entre eux, accentuée, par exemple, par un ballet inspiré par le poème favori de Vollin, « Le Corbeau » sur lequel la jeune femme effectue une chorégraphie inspirée.

Inquiet devant la tournure des événements, le Juge Thatcher interdit à sa fille de revoir le médecin, afin que le mariage prévu avec Halden puisse avoir lieu sans incidents. Peu après un repris de justice recherché pour meurtre et torture, Edmond Bateman (Karloff) atterrit chez Vollin et lui demande de changer son visage par la chirurgie esthétique. Voyant le parti qu’il peut tirer de cette visite, Vollin propose au fugitif d’utiliser sa connaissance des terminaisons nerveuses pour modifier son apparence mais, en échange, le criminel devra torturer et tuer pour lui. Bateman accepte mais, pour s’assurer sa collaboration, le médecin lui donne une apparence monstrueuse et affirme qu’il lui rendra un visage normal lorsque sa vengeance sera complète. Vollin invite donc le Juge Thatcher et le docteur Halden, ainsi que Jean, dans sa propriété décorée d’éléments provenant des nouvelles de Poe, dont une reconstitution très réaliste du “puit et du pendule”...

Jolie réussite de l’épouvante, THE RAVEN s’appuie sur un poème d’une cinquantaine de vers, originellement publié en 1845. Difficile dès lors, d’en tirer un scénario de long-métrage. Rusés, les producteurs vont utiliser les écrits de Poe de manière détournée en faisant de leur principal protagoniste un médecin à demi fou fasciné par ce poème. Cette option intéressante permet de développer une classique mais plaisante histoire de vengeance dans laquelle les scénaristes peuvent greffer quelques éléments en provenance d’autres nouvelles de Poe, en particulier le dispositif de torture du « Puit et du Pendule », utilisé à bon escient pour un climax angoissant (selon les standards de l’époque du moins).

Dans le rôle de cet admirateur meurtrier, Lugosi s’avère grandiose et son cabotinage éhonté constitue un élément clé dans la réussite d’un métrage non dénué d’humour noir et, parfois, à la limite de la parodie macabre. Karloff, pour sa part, incarne un repris de justice transformé en monstre par le diabolique chirurgien décidé à prouver ses théories farfelues : « un homme horrible accomplit des actes horribles » expose, par exemple, un Lugosi en roue libre. La séquence où Karloff découvre sa difformité et détruit à coup de révolver les miroirs de la pièce sous les rires sadiques de Lugosi demeure une belle idée à l’indéniable efficacité.

Si Karloff se voit offrir la tête du générique, il est ici davantage le faire valoir d’un Lugosi, lequel lui vole complètement la vedette, y compris lorsqu’il verse dans la caricature. Le plus bel exemple reste la réplique, fréquemment citée, « Poe ! You’re now avenged » hurlée par un Lugosi gesticulant et ensuite secoué par un rire voulu démoniaque. Un grand moment, complètement « over the top », involontairement drôle et par conséquent mémorable même si l’intention humoristique n’était probablement pas voulue au départ.

Les deux acteurs évoluent en outre dans un décor intéressant, entre la maison hantée du cinéma à l’ancienne et le train fantôme de fête foraine. Un lieu surchargé de référence à Poe, lesquelles vont d’un corbeau empaillé à divers instruments de torture dont une pièce aux murs mouvant qui menacent de se refermer pour écraser leurs victimes. Les pièces secrètes et autres passages dissimulés dans les murs épais de la bâtisse permettent également à Lugosi d’exercer sa vengeance savamment préparée, livrant son ennemi le juge en pâture au redoutable balancier d’une lame s’approchant lentement de son coeur.

Dommage que les personnages « positifs », de leur côté, soient bien moins intéressants et développés que les « méchants » : le père concerné, la jeune fille hurlant à tout bout de champ et le fiancé beau gosse sont, hélas, de simples clichés qui épousent tous les stéréotypes du fantastique des années ’30.

Les aspects mélodramatiques pèsent, eux-aussi, sur une intrigue sauvée, paradoxalement, par sa complète absence de vraisemblance. Les rebondissements et le plan, aussi tortueux qu’absurde, imaginé par Lugosi rendent le métrage peu plausible mais, par contre, particulièrement agréable à suivre. La mise en scène de Lew Landers, spécialiste du bis (RETURN OF THE VAMPIRE) et, surtout, de la télévision, n’offre, de son côté, rien de particulier mais reste techniquement correcte et professionnelle.

Souvent mésestimé, THE RAVEN se montre pourtant une plaisante série B, rondement menée en à peine une petite heure de projection. Son scénario délirant et l’interprétation outrée de Lugosi, associée à celle plus modérée de Karloff, en font une vision conseillée pour les nostalgiques de l’épouvante de l’Age d’or.

Fred Pizzoferrato - Juin 2011