QUI L'A VUE MOURIR?
Titre: Chi l'ha vista morire?
Réalisateur: Aldo Lado
Interprètes: George Lazenby

 

Anita Strindberg
Adolfo Celi
Dominique Boschero
Peter Chatel
Piero Vida
José Quaglio
Année: 1972
Genre: Giallo
Pays: Italie
Editeur  
Critique:

Au début des années ’70, le giallo triomphe en Italie et amorce une métamorphose radicale : au départ proche du film noir et reposant sur une machination savante (généralement inspirée par LES DIABOLIQUES ou SUEURS FROIDES), il se rapproche alors de l’épouvante et creuse la route du futur slasher. L’intrigue de ces gialli « nouvelle manière » suit généralement les pas d’un enquêteur improvisé qui essaye de neutraliser un assassin en série aux mobiles flous.

Initié par le succès de Dario Argento, ces gialli vont devenir majoritaire durant les seventies et donner lieu à de nombreux titres interchangeables hâtivement conçus. Aldo Lado, pour sa part, choisit une voie plus originale et livre avec JE SUIS VIVANT et QUI L’A VUE MOURIR ? deux variations intéressantes sur une recette balisée. Sorti en 1972, QUI L’A VUE MOURIR se situe ainsi à la charnière des époques et, tout en proposant plusieurs meurtres brutaux, s’attache surtout à la psychologie de ses protagonistes, en particulier le héros incarné par un étonnant Geoege Lazenby.

Venise. Une petite fille prénommée Roberta (jouée par Nicoletta Elmi, aperçue dans CHAIR POUR FRANKENSTEIN, BAIE SANGLANTE, EMILIE L’ENFANT DES TENEBRES ou encore DEMONS) rejoint son père, le sculpteur Franco Serpieri (Lazenby), divorcé de son épouse vivant à Amsterdam. La fillette, qui semble suivie par une mystérieuse femme vêtue de noir, est assassinée peu après son arrivée dans la cité lacustre. Son père décide de mener l’enquête pour suppléer à une police manifestement incompétente et, aidé par un journaliste, remonte la piste d’un autre crime, celui d’une gamine tuée quelques années plus tôt dans des circonstances similaires. Serpieri soupçonne de nombreuses personnes impliquées dans de sombres histoires mais celles-ci sont supprimées, une par une, par la femme vêtue de noir…

De manière classique, QUI L’A VUE MOURIR ? débute par une séquence choc située quelques années avant les événements principaux. Une fillette aux cheveux roux est violemment agressée par une dame tout de noir vêtu qui lui écrase le crâne à coup de pierres tandis que la nurse ne remarque rien du drame. Une belle scène inaugurale si on excepte l’erreur flagrante de montage : la garde d’enfant se trouve à trois mètres de l’assassin qui la regarde (en caméra subjective) et ne remarque pas sa présence !

L’intrigue se déplace ensuite à Venise et prend le temps nécessaire pour présenter la future victime, Roberta, ainsi que son père, un sculpteur divorcé. Lazenby, déboussolé et moustachu, trouve ici un rôle à l’opposé de celui l’ayant rendu célèbre trois ans plus tôt, à savoir James Bond dans AU SERVICE SECRET DE SA MAJESTE. Le cinéaste Aldo Lado, de son côté, soigne l’atmosphère, détaille un entourage pas vraiment reluisant, et mène son métrage avec pudeur même si, dès le titre, le spectateur sait que la fillette va y passer.

La seconde moitié de QUI L’A VUE MOURIR ? se concentre évidemment sur l’enquête menée par le père de la victime pour retrouver l’assassin. Ses investigations révèlent un inévitable panier de crabes et, comme souvent dans le giallo, explorent un milieu interlope constitué d’homosexuels, de pédophiles, de pornocrates et de drogués. Un univers dans la ligne de mire du cinéaste qui n’hésite pas à forcer le trait pour étayer une démonstration plutôt réactionnaire, chacun des personnages précités incarnant en quelque sorte la « décadence » dont se porte coupable la Cité des Doges. Et, bien sûr, chacun trouvera la mort au terme de crimes brutaux à la mise en scène sophistiquée, dans la plus pure tradition du giallo.

Pour accentuer son atmosphère inquiétante, QUI L’A VUE MOURIR ? bénéficie d’une partition très étrange d’Ennio Morricone basée sur une comptine enfantine détournée et rendue menaçante. Guère original mais le savoir faire du Maestro rend cette composition mémorable, surtout lorsque cette petite mélodie est employée par Roberta qui chantonne « Chi l’ha vista morire ? » alors que des enfants effectuent une ronde autour d’elle. Un passage fort réussi.

Au niveau de la mise en scène, Aldo Lado évite les clichés de cartes postales et privilégie un climat sombre pour photographier une Venise dangereuse, un schéma reprise par nombre de gialli ou de thrillers s’y référant comme le réputé DON’T LOOK NOW, lequel s’inspire d’ailleurs fortement du long-métrage qui nous occupe. L’utilisation, classique mais efficace, de l’opposition entre le noir (le tueur) et le blanc (la pureté), symbolisée entre autre par la neige bientôt souillée de sang, s’avère une parabole évidente mais adroitement utilisée de la perte de l’innocence des jeunes filles à l’aube de l’adolescence.

Le casting, pour sa part, rassemble quelques visages familiers du giallo, à commencer par Anita Strindberg, belle Suédoise ayant tourné une vingtaine de longs-métrages dans les années ’70 dont beaucoup appartiennent au genre (LA QUEUE DU SCORPION, LE VENIN DE LA PEUR, LES 2 VISAGES DE LA PEUR, MURDER OBESSION,…). A ses côtés nous retrouvons un autre acteur rendu fameux par James Bond, Adolfo Celi (le méchant de OPERATION TONNERRE revu dans NAKED GIRL KILLED IN THE PARK), sans oublier Piero Vita (LES FRISSONS DE L’ANGOISSE) et Dominique Boscherro (TOUTES LES COULEURS DU VICE).

Si QUI L’A VUE MOURIR ? fonctionne globalement de belle manière, difficile de ne pas signaler d’évidents bémols comme une intrigue confuse qui multiplie les fausses pistes et sous-intrigues afin de détourner le spectateur du véritable coupable, lequel est pourtant évident pour les familiers du genre. Le climax, de son côté, parait expédié et quasiment bâclé, n’évitant pas une impression mitigée tant Aldo Lado frise la caricature dans sa peinture, évidemment critique, de tous les représentants de l’autorité, à savoir les flics, les notables, les bourgeois et les curés.

Pas toujours convaincant, QUI L’A VUE MOURIR ? reste néanmoins un très honnête giallo dont les qualités de mise en scène et d’interprétation compense les faiblesses (scénario convenu, fin décevante et charge sociale sans finesse) pour aboutir à un résultat plaisant quoiqu’aujourd’hui un brin surestimé. Néanmoins un indispensable du genre qui saura satisfaire les amateurs et peut-être même intéressé un public plus vaste. A découvrir.

 

Fred Pizzoferrato - Août 2011