TON VICE EST UNE CHAMBRE CLOSE DONT MOI SEUL AIT LA CLE
Titre: Il tuo vizio è una stanza chiusa e solo io ne ho la chiave
Réalisateur: Sergio Martino
Interprètes: Edwige Fenech

 

Anita Strindberg
Luigi Pistilli
Ivan Rassimov
Franco Nebbia
Riccardo Salvino
Angela La Vorgna
Année: 1972
Genre: Giallo
Pays: Italie
Editeur  
Critique:

Solide artisan du cinéma populaire, Sergio Martino oeuvra dans les genres les plus variés, du mondo (L’AMERIQUE A NU) au film de cannibale (LA MONTAGNE DU DIEU CANNIBALE) mais donna le meilleur de lui-même dans le giallo. Début des années ’70, alors que les métrages de Dario Argento triomphent dans la Péninsule, Martino propose cinq variations sur le thème des machinations criminelles et des assassins mystérieux : L’ETRANGE VICE DE MADAME WARDH, LA QUEUE DU SCORPION, TOUTES LES COULEURS DU VICE, TORSO et le film qui nous occupe aujourd’hui, lequel ajoute à une intrigue typique du giallo des éléments provenant de la nouvelle « Le Chat Noir » d’Edgar Allan Poe. Un mélange complexe, touffu, pas toujours aisé à suivre mais constamment prenant et visuellement superbe.

Ecrivain dans le creux de la vague, Oliviero vit près de Venise en compagnie de son épouse, Irina, qu’il prend plaisir à humilier devant ses invités. Organisant des soirées dégénérant souvent en orgie, Oliviero mène une existence décadente, couche avec sa femme de chambre et entretient une relation avec une de ses anciennes étudiantes. Lorsqu’une jeune femme est assassinée dans la région, la police place rapidement Oliviero sur sa liste des principaux suspects. Peu après, la venue de Floriana, la très provocante nièce d’Oliviero, complique encore la situation tandis que de nouveaux meurtres ensanglantent la région. Irina, pour sa part, semble au bord de la folie et commence à craindre le chat de la maison, nommé Satan.

Adoptant une construction particulière dans le domaine du giallo, YOUR VICE IS A LOCKED ROOM AND ONLY I HAVE THE KEY (superbe titre !) se centre sur les relations conflictuelles au sein d’un couple à la dérive. On y retrouve cependant les thématiques sous-jacentes coutumières aux thrillers italiens, en particuliers l’érotisme trouble, le refoulement psychanalytique, l’inceste du héros, etc. A ces lieux communs du giallo, le scénariste ajoute une touche proche du fantastique gothique en s’inspirant lointainement de la nouvelle « Le Chat Noir » d’Edgar Poe.

Sans adapter textuellement le récit, Sergio Martino va en intégrer plusieurs éléments dans son intrigue, en particulier le retournement de situation final empreint d’un humour noir prononcé. Techniquement, YOUR VICE IS A LOCKED ROOM AND ONLY I HAVE THE KEY s’avère très soigné et le métier de Martino se révèle lors des séquences d’angoisse bien menées. Les meurtres bénéficient d’un grand sens visuel et d’une mise en scène travaillée qui place Martino au rang des grands maîtres du giallo.

Concession obligatoire à l’érotisme alors en vogue, YOUR VICE IS A LOCKED ROOM AND ONLY I HAVE THE KEY distille son lot de scènes sexy sans toutefois verser dans la vulgarité ou se montrer particulièrement osé (Martino ira bien plus loin avec TORSO par exemple). La sexualité domine cependant l’intrigue et même si, visuellement, le film reste timide, chaque séquence parait imprégnée d’une sensualité trouble et de détails psychologiques renvoyant à des expériences malheureuses ou à des traumatismes anciens. Encore une fois, Martino ne s’écarte guère des sentiers balisés du giallo « freudien » mais offre d’intéressantes variations sur des schémas familiers.

Le principal rôle masculin est tenu par Luigi Pistelli, lequel incarne de belle manière un dandy décadent, séducteur sans scrupule aimant martyriser psychologiquement sa fragile épouse. Pistelli, figure familière du cinéma de genre italien, a été vu dans des westerns comme LE BON LA BRUTE ET LE TRUAND, TEXAS ADDIOS ou LA MORT ETAIT AU RENDEZ-VOUS. Il tourna également quelques giallo dont les plus fameux sont L’ADORABLE CORPS DE DEBORAH et, surtout, le BAIE SANGLANTE de Mario Bava.

L’inspecteur de police, lui, n’est autre que le fameux Ivan Rassimov, spécialiste de l’exploitation bien connu pour ses « films de cannibales » (CANNIBALIS, LE DERNIER MONDE CANNIBALE, LA SECTE DES CANNIBALES) ou ses « Emanuelle » (EMANUELLE AUTOUR DU MONDE, EMANUELLE EN ORIENT).

Les demoiselles, pour leur part, demandaient des actrices talentueuses mais également peu avares de leurs charmes et Sergio Martino les trouva avec les belles Edwige Fenech et Anita Strindberg. La première est une « star » italienne remarquée dans de nombreux gialli (TOUTES LES COULEURS DU VICE, L’ILE DE L’EPOUVANTE, L’ETRANGE VICE DE MADAME WARDH, LES RENDEZ VOUS DE SATAN,..) avant de se reconvertir dans la comédie érotique (LA PROF ET LES CANCRES, LA TOUBIB PREND DU GALON,..). Strindberg, de son coté, enchaina une demi-douzaine de gialli, quelques « sexy comédies » et l’un ou l’autre film d’horreur au cours d’une carrière comptant une vingtaine de long-métrages, tournés entre 1971 et 1981.

Bref, un casting solide et des performances efficaces de la part des deux beautés italiennes qui parviennent à donner une véritable épaisseur à leur personnage même si Pistilli leur vole la vedette en composant un délectable salopard. Pour la bande sonore, Bruno Nicolai livre une partition de qualité servant adroitement la mise en scène classieuse de Martino.

La photographie, elle, tire admirablement parti des décors, en particuliers de cette demeure inquiétante pourvue d’une cave bien pratique pour enterrer certains secrets...comme un cadavre encombrant. L’intrigue se construit donc lentement, par petites touches ajoutées avec bonheur, et culmine classiquement lors du dernier quart d’heure, riche en twists bien amenés.

Contrairement à nombre de gialli qui versent dans l’outrance au risque de perdre toute crédibilité, le film de Martino demeure globalement vraisemblable et les motivations des divers protagonistes restent suffisamment logiques pour retenir l’attention du spectateur. Privilégiant la caractérisation des personnages et leurs relations troubles, YOUR VICE IS A LOCKED ROOM AND ONLY I HAVE THE KEY développe davantage l’aspect dramatique et psychologique du récit, laissant l’enquête policière au second plan.

Le cinéaste aboutit ainsi à un giallo atypique tout en se conformant aux principales attentes des spectateurs du genre (érotisme, traumatisme, meurtres sanglants, enquête policière,…). Entre innovation et traditionalisme, Sergio Martino concocte en résumé une belle réussite mêlant mystère, policier, suspense, épouvante gothique, érotisme et drame psychologique.

Un vrai classique dans son genre !

 

Fred Pizzoferrato - Janvier 2011